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Angel
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MessagePosté le: Mar 9 Juil 2013 - 14:11    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Titre : Le Double

Genre : Policier/Emotion

Disclaimer : Broadchurch et ses personnages sont la propriété intellectuelle de Chris Chinball et de la production ITV.

Spoilers : Broadchurch, épisodes 1 à 8.

Résumé : Alec à déménagé dans la ville de Remisvall pour s'éloigner de Broadchurch et des souvenirs qui y sont associés, mais un événement terrible au pied de chez lui le place à nouveau au cœur de sombres événements.

Notes de l'auteur :

Nombre de chapitres parus : 13

Liste des personnages :
Alec Hardy, environ 40 ans, ex-inspecteur de police de Broadchurch et Sandbrook, DS de Remisvall.
Alexa Jones, environ 30 ans, DI de Remisvall
Kate Stone, ex-femme d'Alec Hardy, DS de Remisvall
Lucy Hardy, 16 ans, fille d'Alec et de Kate.
Dave Finnegan, 32 ans, DS de Remisvall
Martha Parker, meilleure amie d'Alexa
Rose Sladen-Garbidge, présidente du Comité des Noël Sans Elle
Peter Spring, ex-DS de Remisvall

Ian George et Howard Thompson, légistes
Shannon Spring, meilleure amie de Lucy Hardy
Khrista McKinnon, fille d'Andrew McKinnon
Andrew McKinnon, employé de mairie
Florence Garbidge, fille de Rose Sladen-Garbidge
Johanna Mercier, serveuse dans le bar-discothèque de Remisvall
Donald Kieffer, SDF

Playlist de musiques associée à la fiction : http://www.youtube.com/watch?v=x7sSKMWD-CI&feature=share&list=PLZSk…
(Attention, certaines musiques peuvent donner des indices sur le déroulement de la suite de l'histoire).

* * * * * * * * * *


Citation:
Cette ville était pathétique et ennuyeuse.
Alec gara sa voiture dans la rue, sur un emplacement réservés aux habitants du quartier, prit les trois ou quatre sacs de courses dans le coffre et monta les trois étages jusqu’à son studio avec l’ascenseur. Il les faisait sur Internet habituellement, mais le docteur lui avait conseillé de les faire lui-même, pour « sortir un peu et rencontrer du monde ». Il s'était rendu au supermarché de Remisvall, avait pris un panier, rempli de trucs qu’il aimait manger, pas trouvé le sel, finit par acheter pour moitié des plats tout prêts et payé sans décrocher un mot à la caissière. Il était ensuite rentré dans son studio meublé peu reluisant, avait eu une vague volonté de faire le ménage rapidement effacée par la meilleure des maladies : la faim.

Il déchira un des sacs plastiques, prit une pomme et s’installa devant la télé. Il y avait un moment qu’il n’avait plus eu aussi faim ; il mangeait par habitude et jamais grand-chose. Il s’attarda un instant dans ses pensées sur la bizarrerie du fait avant de se concentrer sur les actualités. C’était toujours plus ou moins les mêmes histoires : les guerres dans le monde, la politique, le sport, une ou deux catastrophes plus ou moins naturelles et plus ou moins catastrophiques. Ensuite, on passait aux infos locales, et là, Alec était toujours déçu. A croire que personne ne tuait jamais personne dans cette région. Il avait espéré pouvoir casser sa frustration de ne plus pouvoir travailler en regardant d’autres faire à sa place, mais même pas. Alors il se reportait sur les fictions télévisées et poussait un soupir exaspéré à chaque fois que quelque chose n’était pas cohérent.

Il voulait trouver du travail, mais quelque chose l’en empêchait. Il n’avait pas de problème pour vivre, loin de là - ses économies étaient bien garnies et il ne dépensait pas grand-chose pour vivre - mais parfois, il avait du mal à l’admettre, il se sentait seul depuis trois mois passés dans ce studio à se détruire les yeux sur l’écran de télé. Pour être calme, c’était calme : d’après les analyses qu’il allait faire chaque semaine, son état de santé s’améliorait de jour en jour ; mais depuis un ou deux rendez-vous avec son médecin, ce dernier lui avait demandé si tout allait bien, s’il se plaisait à Remisvall, s’il n’était pas en train de faire une dépression.

Alec lança son trognon de pomme pile dans la poubelle qui débordait un peu. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre ; il avait cessé de pleuvoir et un soleil glacial d’hiver faisait briller les gouttes d’eau sur ses vitres et celles des autres. Il lui prit l’envie de sortir respirer. Il enfila son manteau et descendit les escaliers. Pendant son excursion au supermarché, il avait repéré un petit square avec des bancs. Il s’assit sur l’un d’eux, étalant bien le bas de son manteau derrière lui pour éviter de se mouiller. Il avait neigé quelques jours auparavant ; la pluie et le redoux n’avaient pas tout à fait effacé les traces blanches salies par la terre et les pas des promeneurs. Il regarda les enfants jouer dans la neige, tenter de faire un bonhomme malgré le peu de matière, et rire. Il songea un instant à Broadchurch, à Miller. Son histoire était terrible, mais elle n’était pas seule. Des mois qu’il n’avait pas revu Lucy. Qu’est-ce qu’il n’aurait pas donné pour retrouver sa fille, avec sa bonne humeur qu’elle tenait de sa mère, pour qu’elle lui lance une boule de neige...

Il s’arrêta dans ses réflexions. Il avait senti le banc bouger et pencher légèrement vers l’autre bout. Il tourna à peine la tête. Quelqu’un d’autre s’était assis à côté de lui.
C’était une femme. Elle semblait encore jeune, peut-être quelques années de moins que lui, les cheveux courts bruns, le regard bleu très foncé, presque noir, et le bout du nez tournés vers le ciel. Elle portait un pantalon de toile droit et ample, des chaussures en cuir à lacets et une simple veste malgré le froid ambiant. Ce qui surprit Alec, surtout, c’était qu’elle était assise exactement dans la même position que lui, les jambes un peu écartés, les coudes sur les genoux, les mains jointes croisées, un peu penchée vers l’avant. Sauf qu’elle ne le regardait pas lui, mais les enfants. Elle poussa un soupir.
Elle dut finir par se rendre compte qu’il la regardait car elle se tourna vers lui. Il se détourna aussitôt, gêné de cette soudain attention. Elle ne répondit rien et se remit à regarder dans le vague. Il attendit d’être sûr qu’elle ne s’intéressait plus à lui pour tourner à nouveau sa tête vers elle.
Leurs regards se croisèrent.
Il resta un instant comme bloqué. Il savait que plus il restaient là, les yeux dans les yeux, sans cligner, plus la situation devenait gênante et qu’il faudrait lui parler, ce qu’il ne voulait pas faire. Cependant, il restait comme hypnotisé, jusqu’à ne voir plus que ces deux yeux, leurs nuances un peu floutées par une presbytie naissante dont il aurait aimé à ce moment précis être débarrassé. Il ne sut trop comment, mais après une longue seconde sans bouger, ils se détachèrent l’un de l’autre. Une longue minute s’écoula pendant laquelle ils restèrent complètement paralysés. Alec s’aperçut qu’il tremblait un peu, mit ça sur le compte du froid et réussit à se maîtriser.

-Bonjour, dit-elle en regardant un arbre.
-Bonjour, répondit-il, fixé dans la contemplation d’un buisson.

La seule chose positive, c’était qu’elle avait l’air tout aussi à l’aise que lui. Il eut la sensation confuse de devoir dire quelque chose, briser ce silence dans l’air froid de ce début d’après-midi d’hiver. C’était comme s’il perdait brusquement la totalité de ses facultés cérébrales. Il n’avait jamais vécu ça avant, à part le lendemain du jour où il avait découvert que Kate l’avait trompé. Et encore, ça avait été progressif, retardé, prévisible ; mais la foudre lui était tombé dessus et il ne put rien faire d'autre que parler.

-Je suis Alec. Alec Hardy.

Pourquoi est-ce qu’il disait ça ? Elle n’en avait probablement rien à faire. Mais non, car elle répondit, toujours sans le regarder :

-Et moi Alexa Jones.

Encore un long temps de silence. Il avait l’impression qu’on lui avait cassé un oeuf cru sur la tête pour l’assommer et à présent il sentait le blanc lui dégouliner de partout tellement il avait honte.

-Vous êtes nouveau en ville ?
-Je... oui, j’habite ici depuis seulement trois mois.

Pourquoi était-il aussi timide ? Il n’était pas ainsi d’habitude. Il avait plutôt tendance à être cassant, terre à terre, platonique. Là, c’était comme si elle avait une sorte d’aura qui perturbait les ondes émises normalement d’un de ses neurones à un autre - rendant toute communication inter-cérébrale très compliquée.

-Je me disais aussi, répondit-elle. Je ne... vous avait jamais vu.
-Moi non plus, répliqua-t-il précipitamment.

Il se mordit la lèvre. Quelle réponse stupide ! Il se prit la tête dans les mains dans une pose qui, l’espérait-il, parviendrait à cacher la rougeur excessive qui l’avait pris aux joues.

-C’est... bien de voir arriver de nouveaux habitants. Cette... cette ville est un peu morne, si vous voyez ce que je...
-Oui, je comprends.

Il était vrai que ses douze semaines et demie passées ici n’avaient pas été des plus palpitantes. Et pourtant, il s’agissait quand même d’une ville en bonne et due forme, à peine plus petite que Broadchurch, avec un centre, une mairie, et même un centre de police attitré. Il aurait déménagé dans un trou perdu avec trois maisons et deux rues, il aurait compris. Remisvall était comme un vieux chat fatigué qui n’en finit plus de prendre ses aises. Même Halloween, une semaine auparavant, n’avait pas réussi à apporter un peu de vie dans les rues. Aucun enfant n’était venu lui demander de bonbons - non pas qu’il en avait acheté. Noël apporterait peut-être son lot de faits divers arrosés au champagne, mais rien n’était moins sûr.
Enfin, il aimait mieux cette ambiance d’anonymat général qu’une ville ou tout le monde se connaissait. Au moins, ici, il avait la paix.

-Au fait, qu’est-ce que vous venez faire dans le coin ? demanda-t-elle d’un ton clair.
-Je... rien de particulier.
-Vous venez travailler ici ?
-N... non. Je suis... je ne travaille pas, en ce moment.
-Pourquoi ?

Il ne répondit pas ; il ne savait pas vraiment comment expliquer sans raconter des choses qui étaient personnelles et puis, il n’avait pas envie d’en parler de toute manière.
Quelque chose en lui se tordit. La courtoisie n’était pas une de ses vertus principales, mais il avait toujours un reste de culpabilité quand il se montrait ainsi impoli. Surtout envers elle, qui semblait inexplicablement prendre de l’importance pour lui à une vitesse exponentielle.

-Si vous cherchez du travail, je vous conseille d’aller voir à la mairie. Ils cherchent des gens pour faire de la saisie de données. Ils payent bien et c'est à la portée du premier venu.

Bien, à présent, elle sous-entendait qu’il était un imbécile. Ce genre d’attitude lui hérissait le poil.

-Et vous, vous faites quoi ? répliqua-t-il d’un ton acide.

La partie de lui qui était un peu sexiste se mit à hurler « Secrétaire, caissière, femme de ménage, un métier nul pour les femmes stupides qui ne savent rien faire de leurs dix doigts ». Il refoula ces pensées. Alexa - il l’appelait déjà par son prénom, Seigneur Dieu - n’avait pas l’air d’une caissière de toute manière.

-Moi ? Je suis DI de Remisvall, je travaille au bureau de police de la ville, rétorqua-t-elle.
-Oh.

Elle poussa un soupir. Il sentit son sang se glacer.

-Je viens juste d’être nommée, alors j’étais venu ici passer un peu temps et... réfléchir. Mais... - elle consulta sa montre - je crois que je dois partir. Au revoir, Alec.
-Au revoir.

Elle avait débité sa dernière réplique d’un ton amer qui n’allait pas bien avec le texte déclamé. Quelque chose en elle était cassé, il l’avait senti. Les gens qui ont en eux quelque chose de cassé se reconnaissent toujours entre eux.


Citation:
Quand il ouvrit les yeux, le soleil se levait. Il avait bien dormi, sans interruption, et se sentait, pour la première fois depuis des mois, frais et dispos. Il s'aperçut qu'il n'avait pas rangé ses courses la veille, et se dépêcha de mettre au frigo ce qui devait y être mis. Heureusement, il ne faisait jamais très chaud dans son appartement et rien n'avait tourné.

Il se servit un bol de céréales et prit conscience du capharnaüm qui régnait dans son studio en manquant de glisser sur une chaussette et de verser du lait partout. Il avait l'impression de devoir ranger, que c'était urgent. Il ramassa tout ce qui traînait par terre, remit tout à sa place dans une frénésie de l'ordre qui frôlait la crise maniaque puis se mit à faire le ménage partout, partout, partout dans son meublé. Les anciens locataires avaient laissé des produits qu'il s'empressa d'utiliser en abondance ; il poussa le zèle jusqu'à faire les joints dans la salle de bain. Il s'adonna au nettoyage jusqu'au soir, et s'aperçut qu'il avait les crocs. Il n'avait pas le courage de se faire à manger, alors il s'habilla et descendit en centre-ville chercher un restaurant pas cher où il pourrait manger un morceau. Il trouva une petite brasserie dans le style français où il pourrait s'asseoir et commander un plat moins gras que le fish'n'chips qui bouche les artères. Il s'installa à une table, seul dans ses pensées, à regarder les gens qui s'affairaient dans la salle, la serveuse, le barman, les clients. Quand soudain, il vit la dernière personne qu'il s'attendait à retrouver. Lucy.
Elle avait beaucoup changé. Grandi était le mot. Celle qui était encore sa petite fille quelques mois auparavant était devenue une grande et belle jeune femme, brune comme lui mais jolie comme sa mère. Derrière elle, il ne l'avait pas vue tout de suite, se trouvait Kate. Son ex-femme n'était plus aussi belle qu'autrefois, mais en lui il avait toujours ce petit pincement quand il la voyait. Elle avait l'air épuisée et très seule.
Lucy le vit la première. Si elle était étonnée, elle ne le montra pas beaucoup. Kate fut plus longue à réagir, mais aussi plus démonstrative.

-Alec ? Qu'est-ce que tu fais ici ? s'exclama-t-elle.
-Je... Je mange, en fait, répondit-il la bouche pleine.

Il désigna son assiette, où trônait une tartine de chèvre chaud à moitié mangée.

-C'est une vraie coïncidence, ça, alors ! continua Kate.

Elle avait l'air heureuse de le voir, comme si... comme s'ils s'étaient séparés amicalement, comme si rien ne s'était jamais passé. Elle fit signe au serveur et colla une table à la sienne. Lucy restait silencieuse. Alec était heureux de la voir. Sa vision était comme si une main invisible caressait l'animal dans sa poitrine, son petit palpitant, pour le calmer. Ils restèrent un moment silencieux.

-Je suis contente de te voir, lâcha enfin Lucy. Je commençais à oublier à quoi tu ressemblais, ajouta-t-elle avec un petit sourire moqueur.

Il éclata de rire. Il n'avait pas le courage de faire la tête au cours de ce dîner impromptu, après s'être senti si bien toute la journée. Un regard échangé avec Kate lui fit comprendre quelque chose qu'il ne pouvait faire passer sans mots que grâce à leur longue et ancienne complicité : ce soir, faisons comme si de rien n'était. Lucy avait hérité de l'intelligence de son père mais de la douceur de sa mère, et ses mots d'esprit amenaient de la chaleur entre ses deux parents qui malgré tout ne parvenaient pas beaucoup à s'adresser la parole. Elle se leva de table juste avant le dessert et un grand vide s'installa entre eux. Kate, son visage si familier, après presque vingt ans ensemble, lui manquait. Il aurait voulu... mais il ne pouvait pas. Elle avait cassé quelque chose en lui, et tous ses airs de chien battu qu'elle lui lançait ne pourraient jamais le réparer.

-Je voulais te dire merci, dit-elle soudain.

Il avait quitté leur maison trop vite. Le divorce avait été rapide, et la culpabilité de Kate si forte qu'elle n'avait pas eu la force de se battre. Elle n'avait pas eu le courage de lui dire. Son départ était comme pour dire « Tu m'as fait du mal alors je renonce ». Quelque part, ça avait été pire que s'il s'était vengé, ou mis en colère, ou s'il l'avait simplement laissée se dépêtrer. Il la protégeait, jusqu'au bout, et pour cela, elle lui serait redevable sans jamais pouvoir lui rendre l'aide qu'il lui avait donnée.

-Et... j'ai rompu avec Larry. C'était trop dur.
-Oh.

Il aurait voulu lui dire qu'il ne lui en voulait pas mais ce n'était pas vrai. Alors il se tut, pris son merci pour ce qu'il valait à côté de sa trahison, c'est à dire à peu près rien mais tout de même déjà quelque chose. Lucy revint à ce moment-là. Ils finirent de manger dans une ambiance un peu plus calme, et Kate offrit spontanément de payer l'addition.

-Tu as retrouvé du travail alors ? demanda-t-elle.
-Non. Mais je cherche. J'ai entendu parler d'un job à la mairie. Et toi ?
-Oh, j'ai été transférée ici. La routine. J'espérais obtenir une promotion, avec toute mon expérience, mais c'est une jeune qui l'a eue.
-Ah ?
-Oui. Elle était là depuis plus longtemps. Très compétente. Elle s'appelle Alexa Jones.

« Merci, je sais comment elle s'appelle » songea Alec entre ses dents. Il ne dit rien cependant. Expliquer à Kate aurait pris trop de temps, et il n'avait pas envie.

-Vous devriez vous entendre, ajouta Kate avec un sourire.
-Ah bon, pourquoi ? C'est comment de travailler avec elle ?
-En fait, c'est comme bosser avec toi, sauf qu'elle a vingt-huit ans et que c'est une femme.
-Oh.

Il se renfrogna. Il ne savait pas trop comment il devait le prendre.
Il n'allait pas tarder à savoir.

* * *

Il alla faire un tour à la mairie quelques jours plus tard. Le flegme des employés de l'administration ayant le don de lui chauffer les oreilles, il décida de s'armer de patience. Il finit par obtenir une discussion avec la personne responsable, qui s'avérait être un jeune geek dynamique enlaidi par des lunettes de mouche et un appareil dentaire, comme au temps de l'acné et des cours de récré. Il serra la main d'Alec, prit son CV et lui promit de le rappeler. Ce qu'il fit, aussi étrange que ça puisse paraître.
Il avait un travail, et ce sans presque se fouler. Il se demanda aussitôt pourquoi personne ne voulait faire de la saisie de données pour la mairie. Son futur patron lui avait expliqué, ça n'avait pas l'air bien compliqué, juste entrer dans l'ordinateur les informations écrites sur papier. Il comprit assez rapidement cependant : c'était tout bonnement d'un ennui inimaginable. A la fin de la première journée, il se surprit à prier de devenir aveugle tant ses yeux lui faisaient mal. Il eut soudain peur que sa presbytie naissante en prenne pour son grade.
Il n'eut pas beaucoup de temps pour se poser la question, cependant. Dès son quatrième jour, il découvrit le paisible bâtiment de vieille pierre grise entouré de bandes jaunes bien connues, et deux voitures de police garées devant. Il hésita à s'approcher. Kate était sûrement sur place, en compagnie d'Alexa, et il n'avait pas envie de les voir. Néanmoins, il avait travaillé fort tard la veille et son devoir de citoyen lui demandait d'y aller. Il n'avait rien vu, mais sait-on jamais.

Il lui sembla être arrivé après la bataille. Kate était adossée à une voiture de police, seule fort heureusement.

-Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il à toute vitesse.
-Bonjour, Alec, répliqua-t-elle sur un ton un peu acide.
-Bonjour. Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Quelqu'un s'est introduit dans la mairie. On est en train d'évaluer les dégâts. Pour l'instant, les voleurs ont pris deux ordinateurs, la boîte dans laquelle il y avait les dons pour l'association qui construit des écoles en Somalie, et probablement des archives.
-Des archives ?! Lesquelles ?
-Aucune idée. C'est ce que m'a dit Alexa. Elle doit être partie assister aux recherches. Tiens, justement, la voilà...

Alec se retourna. En effet, la jeune femme avançait vers eux d'un pas vif, suivie de deux investigateurs en blouse blanche.

-Stone ! s'exclama la jeune femme. Qu'est-ce que vous faites ici ? Vous prenez un café ?

Kate haussa un sourcil. Stone était son nom de jeune fille, elle l'avait repris après le divorce.

-J'attendais vos ordres, Madame.
-Bien. Alors vous allez me chercher les personnes qui travaillent à la numérisation de ces archives. Je veux les interroger et savoir ce qu'ils ont vu.
-Justement, Alec en fait partie. Alec, DI Alexa Jones. Madame, Alec Hardy.
-Nous nous sommes déjà vus, répliquèrent Alec et Alexa en même temps, sur le même ton un peu cassant.

Un demi-sourire s'afficha sur le visage de Kate. Alec se rendit compte qu'elle avait désespérément raison et fit tout pour cacher sa gêne. Alexa fit également semblant d'être à l'aise.

-Venez avec moi, Mr. Hardy, dit-elle.

Elle fit volte-face et se rendit directement dans la pièce où officiait Alec, ses deux collègues auxquels il ne parlait jamais et son chef. Les piles de documents à numériser et corriger avaient été dispersées à travers la pièce et pour la plupart déchirés, brûlés ou passés au broyeur.

-A présent que vous êtes là, vous allez pouvoir nous dire ce qu'elles contenaient !
-Mmh... hé bien, ces fiches contenaient les informations sur l'identité des habitants de la ville, des livrets de famille, des dossiers médicaux pour les pensions d'invalidité, ce genre de choses...
-Et quand avez-vous commencé à les numériser ?
-Lundi. Nous n'avons cependant pas détruit tout de suite les fiches, nous avions prévu de le faire quand nous aurions tout tout fini, pour être bien sûr de n'avoir rien perdu en cours de route.
-Mmh, je crois que c'est raté, répondit Alexa. En plus, ce sont ces ordinateurs-là qui ont été volés.
-Elles ne sont pas perdues pour autant. Il y a toujours des doubles. Une partie des informations peuvent être retrouvées auprès des centre d'assurance, de la préfécture du comté, ou bien du commissariat, et même chez les personnes elles-mêmes. C'est encore difficile d'estimer ce qui a vraiment été perdu. Cependant... Je crains que ça paralyse en partie les futures enquêtes.
-Les futures enquêtes ? Quelles futures enquêtes ? Il ne se passe jamais rien ici !

Alexa fit tinter son petit rire.

-Vous n'en savez rien, rétorqua-t-il.

Il tourna les talons, la planta là et sortit.


Citation:
Il passa le reste de la journée dans une vive agitation. Il aurait pu rester aider les enquêteurs à trier les papiers, mais pour rien au monde il ne voulait croiser à nouveau le regard d'Alexa après leur conversation.
Il se sentait idiot. Il avait trop appris à ne pas laisser les autres prendre de l'importance dans sa vie. Kate l'avait découragé de faire confiance aux femmes. Il songea à la pauvre Miller, seule avec ses enfants. Même à elle, il n'avait pas envie de parler pour l'instant. Il n'y avait qu'une seule femme qui trouvait grâce à ses yeux, c'était...

-Salut, papa.

Lucy s'installa à côté de lui, sur le même banc où il avait rencontré pour la première fois l'inspectrice qui hantait ses pensées. Il n'avait trouvé que cet endroit pour reprendre un peu ses esprits et réfléchir.

-Qu'est-ce que tu fais ici, Lucy ? Tu n'es pas au lycée ?
-J'ai fini plus tôt, alors je suis allée me promener dans le centre-ville. Et toi ?
-Il y a eu une effraction à la mairie, alors je suis en congé forcé. J'ai pu faire la connaissance de l'inspectrice. C'était... disons... une expérience...
-Ah, elle ! Maman dit qu'elle est chiante.
-Hum.

Alec fit comme si de rien était. Il se mit soudain à rire.

-Quoi ? fit Lucy.
-Rien. C'est juste... je sais d'où tu tiens ton tact et ta délicatesse.

Elle comprit elle aussi, et se mit à rire avec lui. Il riait autant avec elle en l'espace d'une semaine que seul pendant ces mois horribles qu'il avait passé. Sa petite fille, la seule qui pouvait le comprendre, tant elle partageait avec lui de traits de caractère.

-Papa, je peux te dire quelque chose ? demanda-t-elle, soudain sérieuse. Tu ne diras rien à maman, hein ?
-Hem... Ça dépend quoi, pourquoi ?

A son ton, il devinait que c'était quelque chose d'important. Il eut soudain peur que ce soit grave.

-Non, parce que si tu lui dit, elle va commencer à stresser.
-Il y a des chances que moi aussi, répliqua Alec, un peu agacé. Alors ?
-J'ai un petit ami, annonça-t-elle.

Alec fronça les sourcils.

-Il s'appelle comment ? Il a quel âge ?

Lucy leva les yeux au ciel.

-J'aurais dû savoir qu'il serait pire que maman, souffla-t-elle entre ses dents. Il s'appelle Keith, il a seize ans, et il est dans ma classe. S'il te plaît, ne te mets pas en mode « Inspecteur flic » et évite de fouiller sa vie sur Internet pour la resservir au dîner, d'accord ? C'est arrivé à ma copine Shannon, son père est DS, et maintenant, il sait tout de son copain, et c'est super-chiant.
-Je ne dîne pas avec vous, de toute manière, répliqua Alec.

Il détourna la tête, boudeur et blessé. Il la retrouvait à peine qu'elle lui échappait déjà. Pourquoi est-ce qu'elles le fuyaient toujours ? Deux longues minutes de bouderie s'écoulèrent ; Lucy finit par se lever.

-Bon, j'ai des devoirs moi. Je te laisse. A plus.

Il ne répondit rien. Elle avait son numéro de portable, de toute manière, songea-t-il. Si elle voulait l'appeler, qu'il y avait un problème, elle pouvait. Il se prépara à se lever quand quelqu'un d'autre vint s'installer.
Alexa fit semblant de ne pas le voir, et sortit le quotidien de la ville.

-Encore vous ? s'étonna-t-elle quand elle lui fit enfin grâce de le voir.
-J'allais dire la même chose, rétorqua Alec. Alors, vous avez trouvé quelque chose ?

Elle ne répondit pas et regarda vers le sol. S'ils avaient été dans une bande-dessinée, un nuage noir et de la pluie auraient été au-dessus de chacun d'eux.

-Kate m'a pris le chou, lâcha enfin Alexa.
-Oh.

Il n'était pas étranger à ce genre de réflexions. Quand son ex s'y mettait, elle pouvait être au moins aussi embêtante que lui. Elle avait un côté Miller qui lui hérissait le poil. C'était aussi ce qui l'avait fait tomber amoureux, vingt ans auparavant. Ça, et ses cheveux blonds qui sentent le sucre.

-Elle m'a reproché d'être impolie avec les témoins.
-Oh oui. « Les gens normaux disent bonjour, avant ». Je connais.
-Oui, je sais, vous étiez mariés et que vous avez travaillé ensemble.

Sa dernière affirmation installa une sorte de gêne. Elle se tourna vers lui.

-L'affaire Sandbrook est connue dans le milieu.
-Oh.

Il se sentit gêné. Il ne savait pas trop comment réagir, si elle croyait ce qu'Olly et Karen avaient écrit sur lui ou pas, si elle pensait qu'il était un héros pathétique ou un irresponsable.

-Alors, vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-il enfin.
-Pas tellement. Je ne comprends pas pourquoi quelqu'un ferait ça. C'est idiot, inutile, et ça pose des problèmes à tout le monde.
-Pas à moi. Avec le dédommagement, je suis payé à rien faire.

Pour la deuxième fois de la journée, il entendit son rire sonner comme du cristal. Ils restèrent un instant, immobiles comme des statues, à regarder les oiseaux fouiller dans les reste de neige une maigre pitance. Elle finit par partir, il ne s'en aperçut même pas, plongé dans ses pensées. Cette femme lui faisait peur. Elle lui ressemblait trop, c'était trop étrange. Quand elle parlait, il avait l'impression de s'entendre dans de pareilles circonstances. C'était peut-être pour ça qu'il avait autant de mal à la supporter. Il avait déjà beaucoup de mal à se supporter lui-même... Se reconnaître dans le miroir inversé que lui offrait Alexa était comme une piqûre de rappel de tous ses défauts.
Peut-être que s'il avait été plus jeune et que ses origines lui avaient parues plus floues, il aurait cru à une sœur cachée ou quelque chose dans ce goût ; mais sa vie était si morne et plate qu'il n'avait aucun doute.
Il ne s'agissait que d'une misérable coïncidence.

* * *

Le week-end passa, vide de sens et de travail. Alec profita du dimanche matin pour raccourcir un peu sa barbe, qui commençait vraiment à devenir longue. Le lundi la mairie était fermée de toute manière, il n'y allait pas. Le lundi en fin d'après-midi, il reçut un coup de fil de Kate. Il crut tout d'abord que c'était pour le prévenir que la police avait fini son investigation et qu'il pourrait reprendre le travail le lendemain, mais la teneur de la conversation fut toute autre.

-Allô, Alec ?

Dans sa voix pointait une forme d'inquiétude.

-Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Est-ce que Lucy est chez toi ?
-Non, pourquoi ? Elle n'est pas rentrée ?
-Non...
-Elle est peut-être allée chez des amis... Elle finit les cours à quelle heure ?
-Trois heures... Et il est cinq heures...

Il poussa un soupir. Même si son travail d'inspecteur l'avait rendu un peu plus paranoïaque que la moyenne des pères, il trouvait que Kate en faisait un peu trop. Il y eut un long blanc à l'autre bout du fil.

-C'est juste que... DI Jones m'a appelée avec Dave... Elle est au lycée de Lucy et... et...
-Et ?
-Un élève à retrouvé un... un corps dans le parc. Une jeune fille. Ils sont tous coincés dans les salles, les profs sont en train de faire l'appel.
-Elle ne peut pas demander aux élèves de l'identifier ?
-Elle dit que non. S'il te plaît, Alec, je... je ne veux pas y aller toute seule.
-Bon, je te rejoins là-bas.

Il s'habilla le plus rapidement possible et sauta dans sa voiture. Il fit tous les efforts du monde pour faire attention à la route, mais plus les minutes s'égrenaient, plus il avait peur que ce qu'il allait trouver là-bas. Il tenta d'appeler Lucy, sans succès. Son cœur battait de plus en plus vite, il menaça parfois de lâcher. A la fin, il ne se posait même plus la question de la limitation de vitesse.

Un attroupement de parents, ceux qui attendaient alors que leurs enfants étaient encore coincés à l'intérieur du bâtiment, ceux qui avaient été rameutés par les premiers ou par leurs enfants eux-mêmes. Il aperçut Kate de l'autre côté du portail et fendit la foule pour la rejoindre. Normalement, quelqu'un aurait dû l'en empêcher, mais les policiers étaient déjà trop occupés à contenir les milliers de parents inquiets.

-Ou est Dave ?
-Il est déjà sur place.
-Oh.

Elle se mordit la lèvre et lui prit instinctivement la main. Le corps avait déjà été récupéré et était placé sous un tissu blanc spécifique. Autour régnait une grande agitation, et Alec ne connaissait personne, il aurait été incapable dans ce flou de dire qui était DS et qui était simple investigateur. Personne ne fit attention à eux, ce qui lui sembla étrange. C'était comme si le drame s'était déjà noué.
Il aida la main de Kate à soulever le drap. Elle poussa un petit cri.
La jeune fille avait été complètement défigurée. Elle avait le visage couvert de bleus et le nez à moitié arraché. Le pire était ses yeux, qui semblaient avoir été crevés avec un clou. Kate détourna la tête et se réfugia contre la poitrine d'Alec, mais lui ne pouvait détacher son regard de ces deux trous vides.
Une silhouette se détacha alors de l'agitation indistincte. Ils ne la virent pas tout de suite. Les oreilles d'Alec étaient devenues sourdes à toutes les voix extérieures, quand celle-ci jaillit et lui rendit l'ouïe.

-Elle... elle était ma meilleure amie, bredouilla Lucy.


Citation:
Alec et Kate la regardèrent comme s'il s'était agi d'une apparition céleste. Kate courut vers elle et la serra dans ses bras.

-Oh, mon bébé ! s'exclama-t-elle.

Alec remit le drap et s'approcha plus doucement vers sa fille. Sous l'uniforme scolaire, avec à peu-près la même taille et la même silhouette, une coiffure similaire, et la panique en plus, il avait été facile de confondre. Il la prit maladroitement dans ses bras et passa ses doigts dans ses cheveux pour la consoler. Elle éclata en sanglots. Il cherchait des mots pour la rassurer mais il ne trouvait pas. De fait, ils furent rapidement dégagés de la zone. Alec eut le temps d'apercevoir Kate, le fameux Dave et Alexa entourer le père de la jeune fille, également leur collègue. Il prit Lucy par les épaules et la fit aller jusqu'à sa voiture, fendant la foule ébahie. Il la fit entrer et s'éloigna un peu, jusqu'au parking du centre-ville, plus tranquille.

-Alors, c'était elle ? Ta copine dont tu m'as parlé l'autre jour, Shannon, c'était elle ?

Lucy hocha la tête sans pouvoir rien dire.

-Tu as une idée de qui pourrais l'avoir tuée ?
-Papa, je t'en prie, ne commence pas...
-Son petit ami ? Un adulte dans son entourage...
-Papa arrête maintenant ! Un peu plus et je pourrais croire que c'est moi qui l'ai tuée ! Tu n'es plus un putain d'inspecteur de police alors arrête de me poser des putain de questions !

Elle ouvrit la portière et sortit en la faisant claquer. Alec resta un instant choqué, à la regarder s'éloigner. Son regard revint sur son pare-brise, pour remarquer un papier coincé entre les essuie-glace. Il fronça les sourcils, étonné de ne pas l'avoir vu plus tôt. Il sortit et le déplia.

LES FOUINEURS N'ONT QUE CE QU'ILS MÉRITENT.

Il sursauta et jeta un coup d’œil de tous côtés. Personne autour. Il replia le papier, et le mit dans sa poche. Cela n'augurait rien de bon.

* * *

Il s'efforça de rester en dehors ce cette histoire du mieux qu'il pouvait. L'avertissement qu'il avait reçu avait été analysé par le bureau d'enquête criminelle : il ne contenait aucune empreinte ou trace d'ADN connu, à l'exception de celui d'Alec. Cependant, Kate et lui ne vivaient même pas très loin l'un de l'autre, ce qui le mena inévitablement à la croiser le lendemain soir, seule, sans leur fille et sans aucune galante compagnie.

-Kate !
-Désolée, Alec, mais je suis pressée, répondit-elle sans s'arrêter.
-Je voulais te demander comment l'enquête avançait, fit-il d'un ton essoufflé.

Elle marchait d'un pas vif et il était obligé de suivre pour continuer de lui parler, au grand dam du petit animal qu'il avait dans la poitrine et qui commençait à manifester son mécontentement.

-Justement, j'ai un communiqué de presse en compagnie d'Alexa dans cinq minutes. Je viens déjà de me faire engueuler par téléphone, alors n'aggrave pas mon cas.
-Oh. Je vais venir assister au communiqué alors.

Elle se retourna. Il pouvait voir ses cheveux blonds, impeccablement figés dans leur brushing, osciller. Elle semblait choquée.

-Laisse tomber cette affaire, veux-tu, rétorqua-t-elle d'un ton abrupt qui ne lui ressemblait pas.
-C'est ce que le monde entier semble me répéter.
-Justement. Tu te souviens de ce message d'avertissement ? Je ne veux pas qu'il t'arrive des bricoles.
-Hum. Je m'en fiche. Bon j'y vais. On se retrouve là-bas.

Elle poussa un soupir en le regardant s'éloigner. Elle savait qu'elle ne pouvait pas le changer. En vingt ans, elle avait pourtant bien essayé. Une partie d'elle restait attachée à lui. Leur séparation avait été trop brutale, trop rapide, injuste. Elle savait que c'était de sa faute, entièrement, qu'elle l'avait trahi, et elle aurait parfaitement compris qu'il ne lui pardonne pas. Mais il l'avait sortie du pétrin, alors ce n'était pas le cas, et elle en souffrait.

* * *

La première conférence de presse réunissait déjà beaucoup de journalistes. Alec entra en catimini, sans se faire remarquer. Il aperçut assis au premier rang la famille de la victime. Le père n'était pas avec les deux autres DS ; Alec songea que vu la situation, le commissariat avait dû lui donner un congé exceptionnel.

-Bonsoir à tous. Je suis le DI Alexa Jones, en charge de l'enquête autour du meurtre de Shannon Spring.

Alexa se tenait un peu voûtée sur ses papiers mais elle semblait plutôt à l'aise. Alec se souvint de sa première conférence de presse, des premières réunions qu'il avait dû diriger avec les DS. Il n'avait jamais été particulièrement mal à l'aise, en vérité.

-D'après le légiste, Shannon à été d'abord violée, défigurée, avant d'être tuée d'un coup d'arme blanche dans le cœur. L'absence de traces sur le corps ou autour limite énormément l'enquête criminelle, aussi si vous avez une quelconque information, si vous remarquez tout comportement suspect, venez les communiquer à la police immédiatement.

Alexa marqua une petite pause et sembla regarder les membres de l'audience un par un. Son regard s'arrêta plus longtemps sur Alec ; il en profita pour remarquer que ses mains tremblaient un peu. Un journaliste leva la main :

-Sais-t-on s'il est possible qu'un pareil événement se reproduise ?
-Il est encore trop tôt pour parler d'une série. Cependant...

Elle appuya ses deux mains sur la table.

-Sachez que la police entreprendra tout ce qui est en son pouvoir pour retrouver celui qui a commis ce crime atroce et offrir le repos à sa famille. Que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour le retrouver.

Son regard s'arrêta de nouveau sur celui d'Alec. Elle se mordit la lèvre. Une série de flashs crépitèrent, quelques journalistes tentèrent des questions, mais elle les ignora. Plusieurs se levèrent et coupèrent leur contact visuel. Pendant un instant, il crut cependant lire sur les lèvres qu'elle ajoutait : « Jusqu'à la mort ». Il frissonna.
Mieux valait mettre Lucy en sécurité.

* * *

Il fallait qu'il l'appelle.
Il ressentit un besoin confus de téléphoner à Alexa. Elle avait besoin que quelqu'un lui parle. Il l'avait senti. Il ne savait pas pourquoi. Elle avait donné un numéro à appeler pour les dépositions. Il prit son fixe et le composa.

-Allô ?

La voix n'était pas celle d'Alexa. Probablement un préposé au téléphone.

-Allô, je voudrais parler au DI Alexa Jones.
-C'est pour quel motif ?
-Quelque chose qui concerne l'enquête du meurtre de Shannon.
-Humph. Votre nom ?
-Alec Hardy.
-Ah. Bon, je ne ferais pas ça normalement, mais je vous transmets sa ligne.
-Merci beaucoup.

Il patienta un instant.

-Allô, grogna une voix familière au téléphone.
-C'est Alec Hardy.
-Vous me poursuivez ou quoi ? Éclata-t-elle. C'est à quel sujet ?
-Je me demandais juste si tout ce passait bien.

Il se mordit la lèvre. Ça avait l'air moins stupide dans sa tête.

-Comment ça ? répliqua-t-elle d'un ton abrupt.
-Si l'enquête se passait bien, si vous aviez besoin d'aide, tout ça, si vous alliez bien.
-Vous m'appelez au travail juste pour ça ? Ecoutez, j'ai beaucoup de travail, je n'ai pas le temps pour ça, Alec. Au revoir.

Elle raccrocha. Il se laissa tomber sur son lit. Sa réaction était brutale mais juste après tout. Il aurait réagi pareil. Malgré tout, il sentit le renard qu'il avait dans la poitrine s'agiter un peu.
Elle l'avait appelé Alec.


Citation:
Son outil de travail ayant été inopinément détruit, Alec se retrouvait sans travail, mais avec tout de même des indemnités qui lui permettaient de mettre de côté encore un peu d'argent – sa vie professionnelle promettait d'être en hiatus et l'air de rien, il dépensait quand même. Il se mit d'accord avec Kate pour voir Lucy au moins une ou deux fois par semaine, à présent qu'il vivait à côté et qu'il avait plus de temps. Elle lui parla de l'enquête le lendemain soir de la conférence, autour d'un verre chez elle, alors qu'il passait justement les voir pour leur parler d'une sortie hebdomadaire avec sa fille. Cette dernière était allée dormir chez une amie.
Il était malgré lui très curieux de l'affaire et leur soirée commençait à s'éterniser.

-Ce qui est très étonnant, c'est l'absence d'identité du tueur. On a trouvé des traces de violence, du sperme, de l'ADN sur le corps, mais il ne correspond à aucun suspect. Et pourtant, nous avons ratissé large : ses professeurs, son petit ami, ses amis de lycée, sa famille, tous ses proches... Ils ont tous un alibi, ou alors les tests ne donnaient rien de concluant.
-Vous penchez donc pour un pervers qui l'aurait choisie au hasard ?
-Sans doute, mais pourquoi aurait-il fait ça là ? Je veux dire... dans un lycée... qu'est-ce qu'il allait faire dans un lycée ? Habituellement, ce genre de crime n'est pas prémédité... Il ne serait pas allé jusque dans l'établissement, avec la surveillance et tout... à la limite, la suivre à la sortie pour l'emmener chez lui, ça aurait été plus logique...
-Et les yeux ?
-Aucune idée. On a fait des recherches sur la façon dont procèdent certains grands criminels du pays, mais aucun de ceux qui pourraient correspondre ne colle aux circonstances. Ils sont soit enfermés de manière certaine, soit morts.
-Donc, vous n'avez aucun suspect.
-Non.

Alec se mordit la lèvre. Kate avala un peu de son Martini.
Il avait dit qu'il arrêtait ce genre de chose, mais une part de lui-même brûlait d'envie de mener sa propre enquête. Qui que soit ce monstre, il voulait le voir derrière les barreaux ; son sentiment était encore accentué par le fait qu'il avait d'abord cru qu'il s'agissait de Lucy.

-D'ailleurs, qu'est-ce qu'est devenu son père ?
-Il est mis en congé pour le moment, à salaire complet. Au vu des circonstances, c'est le mieux qu'il y a à faire.
-Vous n'allez pas vous retrouver en sous-effectif ?
-Je pensais, vu que je bosse avec Alexa sur l'affaire, et que deux autres DS pour gérer le reste n'est pas de trop. Cependant, elle refuse de choisir un troisième DS intérimaire parmi le reste des employés de la police. Elle dit qu'ils n'ont pas assez d'expérience, mais je la connaît assez pour savoir qu'elle les juge aussi stupides les uns que les autres.

Alec réprima un rire. Kate avait sorti des chips. Il en prit une et la fit craquer entre ses dents.

-Est-ce qu'elle est vraiment "comme moi" ? demanda-t-il soudain.
-Oh mon dieu oui, c'est horrible.
-Merci.

Elle éclata de rire en voyant sa tête de chien battu. Il avait oublié à quel point elle pouvait aussi parfois être cruelle.

-Je ne pense pas qu'elle soit méchante pourtant. Mais elle n'arrive pas à mettre les formes quand elle dit quelque chose. Comme si... ça la fatiguait de le faire.

Inconsciemment, Kate venait de mettre les mots sur ce qu'il ressentait à travers sa description d'Alexa. Il était fatigué, c'était le mot. Il en avait assez de prendre des gants lorsque que ce n'était pas la peine, avec des gens qui n'en valaient pas la peine, qui ne le méritaient pas.
Il se leva. Il commençait à avoir faim et ne voulait pas s'éterniser. Aller plus loin dans leur rendez-vous improvisé, c'était lui donner des faux espoirs qui lui auraient fait du mal. Il avait eu ce qu'il voulait, une idée de l'avancée de l'enquête. Il était un homme droit. Il ne voulait pas la faire souffrir, la manipuler plus loin. Il en avait déjà fait trop.

-J'y vais.
-Oh ? Tu ne veux pas rester et dîner avec moi ? J'ai fait du poulet aux olives. Il en reste encore assez pour deux.
-Je... je n'ai pas très faim.
-Bon, d'accord. Bonne soirée alors.
-Bonne soirée.

Il enfila son manteau et sortit un peu trop vite et fuit presque l'appartement de Kate. Il ne se sentait pas à l'aise ; un reste de flamme mal éteinte se rallumait parfois, même s'il lui en voulait encore. Avant... ils avaient fini par s'endormir dans leur routine que Sandbrook avait brisée. Il n'avait que la force de lui pardonner, pas de l'aimer à nouveau. Trop douloureux, une fois encore.

Il traîna des pieds encore un peu en centre-ville, malgré le froid. Il aimait voir la buée sortir de sa bouche, sentir l'air glacé remplir ses poumons et activer sa circulation. L'hiver lui faisait beaucoup de bien, avait dit le médecin.
Il vit que le commissariat, pourtant fermé à cette heure, avait encore une de ses fenêtres allumées au deuxième étage. Il songea à Alexa. Elle semblait vraiment se donner sur l'affaire pour rester aussi tard.
Il allait passer son chemin et rentrer, quand il vit la lumière s'éteindre. Il commençait à pleuvoir. Mû par une force inconnue, il décida de l'attendre et déplia son parapluie. Comme prévu, elle sortit quelques minutes plus tard, sans rien pour la protéger des intempéries et les cheveux qui commençaient déjà à se mouiller. Elle marqua un temps d'arrêt en le voyant.

-Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda-t-elle sans préambule.
-Rien. J'ai vu la lumière. C'est triste de rentrer seul.
-Oh.

Elle s'approcha. Il tendit le parapluie au-dessus d'elle. Ils marchèrent en silence vers la voiture d'Alexa, garée quelques centaines de mètres plus loin. La brasserie française où il avait croisé Kate et Lucy était encore ouverte.

-Vous voulez manger quelque chose ?
-Je... non, merci, je n'ai pas faim.
-Vous êtes sûre ?
-Je... oh, d'accord !

Elle poussa violemment la porte. Il replia son parapluie et la suivit d'un pas plus doux. Le serveur les fit asseoir à exactement la même table où il s'était assis quelques jours auparavant et pris aussitôt leurs commandes. Ils n'y avait plus grand-monde. Il choisit un croque-monsieur et Alexa une salade niçoise. Il fut surpris de ce choix, il eut jugé qu'un bon plat chaud lui aurait fait plus de bien.

-Alors ? dit-elle au bout de quelques minutes.
-Alors quoi ?
-Vous n'êtes pas là pour me bassiner à propos de l'affaire Shannon ?
-Non, Kate m'a déjà tout raconté.

Alexa leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

-Sacrée Kate. Elle ne peut pas s'empêcher de tout raconter à tout le monde.
-Elle n'a parlé qu'à moi. Et je crois que Kate est quelqu'un de discret. Elle a de l'expérience, elle ne parlerait pas de l'affaire à n'importe qui n'importe comment. Et moi non plus.
-Oh oui, je connais, merci. Et pourtant, vous avez fini par déballer votre vie pendant l'affaire Broadchurch. Il n'a pas fait long feu, le héros protecteur de son ex-femme.

Alec ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis la referma. Elle avait raison mais elle était injuste. Il avait déjà trop souffert de cette histoire. N'importe qui d'autre lui aurait dit cela, il aurait résisté, il se serait disputé avec la personne, aurait répondu fortement ; quelque chose cependant en elle la déstabilisait. Peut-être parce qu'elle était au plus près du feu, plus ou moins dans la même galère que lui à l'époque.
Le long silence entre eux noya un peu la remarque d'Alexa. Le serveur leur apporta les plats. Contrairement à ce qu'elle lui avait dit, Alexa mangea d'un bon appétit ; Alec se sentait lui peu disposer à toucher à son assiette.

-Nous avons eu une réunion aujourd'hui, avec l'ensemble de l'équipe, dit Alexa. Avec tableau tout ça.
-Ah.
-J'aime pas ce genre de réunions. Je n'ai pas de problème pour parler, c'est juste... j'ai l'impression qu'ils me regardent, tous, et qu'ils n'attendent qu'une chose : que je me plante.
-C'est normal. Ils veulent votre place. Les DS plus que tout, vu que si vous êtes virée, l'un d'eux prend votre place. Ça m'a fait pareil sur Broadchurch. En plus, vous êtes la plus jeune.
-Oui. C'est tellement... étrange. C'est comme s'ils voulaient que l'enquête foire, alors qu'ils sont là pour travailler dessus. Je me fiche d'être leur chef. Tout ce que je veux, c'est que l'affaire soit résolue, qu'on trouve le putain de mec qui a violé, torturé et tué cette fille !

Elle avait dit la dernière phrase d'un ton un peu trop fort. Certains clients du restaurant se retournèrent vers eux. Alec se sentit un peu mal d'être ainsi exposé aux regards. Il avait réalisé que l'anonymat ici était illusoire. Même s'il ressentait la même chose qu'elle, ce n'était pas une raison pour le crier.

-C'était pareil pour moi, répondit-il dans l'espoir de la calmer.
-Oh.

Elle s'arrêta et but un peu d'eau. Elle était un peu pâle sous les lumières inégales du restaurant, son visage anguleux et ses cheveux mal mis, il la trouvait belle, comme un oiseau tombé du ciel. Pourquoi est-ce qu'il était inquiet, tout d'un coup ?

-Tout va bien ?
-Oui.

Elle mentait. Elle s'appuyait sur le bord de la table. Alec la laissa lui mentir et fit semblant de ne pas avoir remarqué. Il avait fini de manger, elle aussi. Il se leva de table pour aller payer l'addition ; elle tenta de faire de même et se laissa tomber dans sa chaise. Son sac à main sous la table glissa jusque sous la chaise d'Alec. Elle tremblait un peu. Il se retourna aussitôt.

-Vous êtes sûre que ça va ?
-Dans... dans mon sac... sous votre chaise... la petite poche... chuchota-t-elle, dans la petite poche, il y a un morceau de sucre.

Elle faisait de son mieux pour rester assise. Alec se baissa et fit ce qu'elle dit. Il lui tendit le sucre, qu'elle goba avec un verre d'eau. Il la regarda reprendre des couleurs, un peu inquiet. Aucun convive ou presque n'avait fait attention à la scène.

-Je... je suis désolée... je suis diabétique... je ne voulais pas que vous voyiez ça...

Elle rougit violemment. Elle semblait perdue face au silence d'Alec.

-Ne dites rien à personne d'accord ? Je l'ai caché aux autres collègues... Je ne veux pas qu'ils sachent...
-Ne soit pas désolée, Alexa.
-Je... Je vais payer.

Elle sortit des billets au hasard de son sac et les déposa sur le plateau de l'addition.

-Gardez la monnaie, dit-elle au serveur.

Elle sortit. Alec la suivit.

-Vous n'avez pas l'intention de conduire dans votre état ? s'exclama-t-il.

Elle se retourna. Alec vit dans ses yeux un mélange de colère et de tristesse qui lui brisait le cœur.

-Ne... laissez-moi tranquille. Juste... laissez-moi tranquille.

Elle tituba jusqu'à sa voiture et démarra en trombe. Alec resta planté quelques instants devant le restaurant. Il entendit soudain du bruit derrière lui, dans les buis qui bordaient le trottoir. Il se retourna mais ne vit rien. Il entendit juste la respiration saccadée de quelqu'un qui courrait, trop loin pour en déterminer la localisation. Il frissonna.
Quelqu'un l'espionnait.


Citation:
Alec essayait de ne pas penser à elle mais il ne pouvait pas. C'était quelque chose qu'il s'était promis de ne plus jamais faire, qu'il ne voulait pas, mais il ne pouvait faire que se l'avouer : il était en train de tomber amoureux. Il ne la trouvait pas particulièrement belle, pas tout le temps, elle n'avait pas de qualités dignes de la faire aduler par tous. La façon dont elle l'avait traité jusqu'alors la rendait même franchement détestable. Mais ne l'était-il pas lui-même ? Elle était juste... quelqu'un. Son quelqu'un.

Le lendemain, en fin d'après-midi, il se rendit chez le médecin pour les analyses hebdomadaires. La semaine précédente, ils lui avaient donné un gadget pour les sportifs qui indiquait les battements par minute de son cœur. C'était un genre de montre à son poignet, complété par un cordon autour de sa poitrine. La montre enregistrait précisément ces données. Le médecin admirait ensuite les jolies courbes ainsi produites, avec les creux quand il dormait et les pics qui correspondaient à... beaucoup de choses.

-Vous avez fait un footing hier soir ou quoi ?
-Vers quelle heure ?
-Vingt heures, vingt-et-une heures.

Il se souvint de la soirée de la veille. Il était vrai qu'il avait senti son cœur s'emballer à certains moments, mais pas au point que ça se remarque sur les analyses.

-Quoi que ce soit comme activité, je vous suggère d'arrêter. Vous n'êtes pas encore assez stable pour faire du sport. Un peu plus et c'est la crise cardiaque.

« Va te faire foutre » songea-t-il. Il n'en laissa rien transparaître. Cependant... Lui dont la raison cherchait une excuse pour l'éloigner d'Alexa, il en avait une toute trouvée. Il ne la reverrait plus, sous peine de risquer sa santé. Un peu simpliste, mais si rassurant... Il ne voulait pas se lancer dans une aventure, pas maintenant.

* * *

Il la revit le lendemain matin, alors qu'il sortait acheter le journal. Elle semblait en service et discutait d'un ton très sérieux avec le responsable du magasin. Kate était avec elle et lui fit un petit signe discret de la main, qu'il choisit d'ignorer.

-...Ils sont tout de même très forts, ces journalistes. Un titre pareil, ça se se rate pas, c'est vrai.

Elle brandit le quotidien qu'Alec était justement venu acheter en face du pauvre homme, qui n'y pouvait rien et dut se contenter de hocher la tête. Il était titré ainsi :

« DON JUAN L'AVEUGLE FRAPPE A NOUVEAU : MAIS QUE FAIT LA POLICE ? »

Ils restèrent un instant silencieux. Alexa promena son regard bleu nuit alentour et s'arrêta sur Alec mais fit semblant de ne pas l'avoir vu pour le moment.

-Franchement, pour le surnom, bravo, bougonna-t-elle pour elle-même.

Elle se tourna vers Kate.

-Qui a parlé à la presse ?
-Aucune idée. Il y avait plusieurs témoins... ce serait difficile de trouver qui.
-Super. Après un deuxième meurtre, voilà ce dont on avait besoin : que les journaux parlent du deuxième meurtre.

Elle remit le journal à sa place et sortit de la boutique en coup de vent. Alec arrêta Kate qui la suivait :

-Il y a eu une deuxième victime ?
-Oui. Khristia, la fille d'un employé de la mairie. Elle à été retrouvée sur le parking du supermarché.
-Avec les mêmes marques ?
-Oui.
-Mais... ça veut dire que... où est Lucy ?
-Au lycée. Excuse-moi, je dois y aller.

Elle se fraya un chemin à travers l'allée étroite du magasin et sortit. Alec la regarda partir jusqu'à ce que la porte se ferme, avant de se diriger vers le présentoir. Il avait l'impression qu'il en apprendrait plus, malgré le reste de répugnance que ça lui inspirait, en lisant le journal qu'en questionnant son ex-femme. Il le paya rapidement et partit s'installer au square pour le lire.

Kate n'avait pas menti : les circonstances étaient si semblables qu'il était impossible de douter. Il s'agissait du même tueur. Le journaliste avait pris soin de mettre deux photos en parallèle, l'une de l'adolescente quand elle était vivante – blonde, rayonnante, très belle – et une de son visage mutilé et sans vie. Alec plia la page pour ne pas la voir et finit l'article à grand-peine. Il avait du mal à éprouver une certaine empathie pour la famille de la fille ; son cœur s'était endurci à force de résoudre de telles affaires. En revanche, il s'inquiétait pour Lucy. Remisvall n'était pas une ville si grande. Pourvu qu'elle ne soit pas la prochaine sur la liste...

Il était en train de se faire cette réflexion quand son portable sonna.

-Allô ?
-Bonjour, Alec, c'est Alexa.
-Hein ? Comment avez-vous eu mon numéro ?
-J'ai regardé dans le portable de Kate.
-Oh.
-Vous seriez libre pour un rendez-vous ?
-Que... Hein ?
-Peter Spring est parti ce matin avec sa femme. Il a laissé un mot sur le répondeur, disant que c'était trop dur de rester ici et d'assister à l'enquête, qu'ils préféraient laisser tout cela derrière eux et recommencer une nouvelle vie. Or, avec le nouveau cadavre, nous avons plus que tout besoin d'un quatrième membre à l'équipe.
-Je...

Il cherchait quelque chose. N'importe quelle excuse pour lui permettre de refuser. Il ne voulait pas travailler avec elle, il ne voulait pas la voir tous les jours, ça serait trop douloureux, même si une partie de lui mourrait d'envie de le faire, de reprendre cette vie qu'il avait autrefois. Qu'est-ce qui lui avait pris un jour d'écouter les fichus docteurs ? Son sentiment prenait soudain le dessus sur sa raison.

-Je... Et avec Kate ? Ça ne risque pas de poser problème ?
-Elle sera en retrait. Elle n'aime pas trop le terrain. Elle le fait que parce que Dave est trop inexpérimenté et Peter absent.
-Oui... sans doute...

Il se souvenait que Kate aimait mieux rester au bureau que partir aux quatre coins de la ville à la recherche de preuves. A vrai dire, c'était une des choses qui aurait dû l'inquiéter, quand elle et Larry avaient commencé à avoir un goût soudain pour les sorties. Il avait été aveugle. Raison de plus pour dire à Alexa de laisser tomber et de chercher quelqu'un d'autre, mais quelque chose l'en empêchait. Son amour-propre peut-être, enfin ce qu'il en restait.

-Écoutez, venez au commissariat cet après-midi, à 14h. D'ici là, vous aurez peut-être mieux décidé. A tout à l'heure, Alec.

Elle raccrocha. Il remit son téléphone dans sa poche. Il se sentait en désordre. Il y avait dans sa voix des accents joyeux qu'il ne reconnaissait pas. Leur avant-dernière rencontre, où elle lui avait dit de le laisser tranquille, et la dernière le matin même où elle l'avait ignoré, restaient gravées dans sa mémoire. Mais mine de rien, il était déjà midi. Il marcha le long de la rue transversale jusqu'à la boulangerie et s'acheta un sandwich. Il remonta ensuite jusqu'à chez lui, prit une douche, mis un costume avec une cravate, raccourcit un peu sa barbe, et alluma la télévision pour patienter jusqu'à l'heure du rendez-vous, sapé comme un prince et un peu nerveux. Il zappa, regarda les informations à moitié, changea de chaîne quand elles en furent aux événements moins importants, zappa encore, et éteignit d'un geste rageur. Il ne savait même pas pourquoi il était énervé, vu qu'il ne voulait pas de ce job, en fait. Autant venir habillé comme un clochard. Enfin, il était trop tard à présent, il fallait qu'il y aille.
En sortant, il aperçut sur sa voiture garée au pied de l'immeuble un papier, collé sur le pare-brise à l'envers. Il fronça les sourcils et le retourna.

MÊLEZ VOUS DE VOS AFFAIRES OU VOUS ALLEZ LE REGRETTER

Alec marqua un temps d'arrêt. La police utilisée était la même que dans le premier message. Une sorte de peur panique l'envahit. Il n'avait soudain plus qu'une envie : retourner dans son appartement, s'enfermer à double tour et ne plus jamais sortir. Ou alors, fuir très loin avec Lucy, la mettre en sécurité, loin de ce psychopathe qui les poursuivaient. Car quelque chose d'irrationnel lui disait que celui qui le menaçait et le tueur en série qui sévissait à Remisvall n'était qu'une seule et même personne. Il plia le papier en quatre et se promit de le montrer à Alexa. Dans cet océan instable de toutes les personnes auxquelles il ne pouvait plus faire confiance, elle semblait être à cet instant la seule sur qui il pouvait compter.




Citation:
Le commissariat de Remisvall n'était pas très grand. Il n'eut aucun mal à trouver le bureau d'Alexa. Il aurait préféré se perdre, mais le prétendre pour rater ce fatal entretien était encore plus lâche que de ne pas y aller du tout. Il resta quelques instants devant la porte. Kate était déjà à l'intérieur et discutait déjà avec Alexa.

-... Pourquoi lui plus qu'un employé de police ?
-Il a de l'expérience Kate. Je compte sur lui.
-Oui mais...
-Qu'est-ce qu'il y a ? Ce n'est pas parce que c'est votre ex-mari, Stone, que je dois m'empêcher de l'engager pour résoudre cette affaire. Maintenant dehors, j'ai un entretien avec lui.

Alec se décolla de la porte, attendit quelques secondes et frappa trois coups. La porte s'ouvrit, et Kate sortit sans lui accorder un regard. Il la suivit du regard un instant, jusqu'à entendre la voix d'Alexa :

-Entrez, M. Hardy.

Il lui serra la main d'un geste nerveux. D'un geste discret, elle lui intima de s'asseoir.

-Bonjour.
-Bonjour.

Son ton était froid, distant. Il déglutit. La discussion qu'elle venait d'avoir avec Kate serait-elle en train de l'influencer ? Non, ce n'était pas le genre d'Alexa de changer d'avis.

-Vous écoutiez aux portes, n'est-ce pas ?

Il se figea. Alexa sourit à demi. L'entretien prenait une tournure d'interrogatoire.

-Quels sont vos rapports avec Kate ?
-Comme deux parents divorcés. Nous ne sommes pas amis mais nous ne sommes pas fâchés.
-Mais elle ne veut pas travailler avec vous. Hmm... Dans l'affaire Broadchurch, c'est bien le mari de votre DS qui avait fait le coup ?
-Je ne vois pas le rapport, répondit Alec.
-Il n'y en a pas, c'était juste pour confirmer. Quand la vie privée vient se mêler à notre travail de flic, ça ne donne jamais rien de bon. Je compte sur vous et sur Kate pour mettre de côté vos différends, quelque qu'ils soient, afin de pouvoir résoudre cette affaire de la manière la plus efficace possible.
-Ça veut dire que vous m'engagez ?
-Vous en avez douté un jour ? Oui, je vous engage comme DS. Même le commissaire-chef est d'accord.
-Alexa...
-C'est Ms Hardy pendant les heures de travail.
-Hardy ?
-Jones ! Ms Jones ! Oh, sortez !

Il se retint de rire et obéit. Elle referma la porte d'un coup sec derrière lui et se colla dos à la porte. Elle ferma les yeux. Elle le revit sourire à son lapsus. Quelle idiote elle était, songea-t-elle. Il n'était pas celui qu'elle voulait, elle ne voulait personne, jamais. Mais elle revit encore et encore et encore son sourire. Elle ne céderait pas. Jamais.

* * *

-Alors, cet entretien ?

Il commençait le lendemain, avec la signature du contrat. Il profitait de son dernier jour de chômage pour aller chercher Lucy et une de ses amies au lycée. Ramener la jeune fille l'avait conduit à faire un détour, et à présent il conduisait vers le centre-ville, le temps de faire quelques courses avant de ramener sa fille chez Kate.

-Nickel chrome. Je commence demain.
-Super ça ! s'exclama sa fille. Mais... ça ne va pas poser trop de problèmes avec maman ?
-On est adultes. On sait faire la part des choses, répondit Alec.

Depuis sa conversation avec Alexa, il ne parvenait pas à se départir d'un sourire un peu stupide. Son côté raisonnable lui disait de ne pas trop se faire d'illusions.

-Tu es bizarre, papa, dit soudain sa fille. Tu as l'air trop content par rapport à d'habitude.
-Ah bon ? Je suis juste content de reprendre le boulot, c'est tout.
-Tu m'avais dit que ça te fatiguait de mener l'enquête. Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Mais rien, je t'assure, rien du t... Oh !

Il freina brutalement, juste à temps pour que ses roues s'arrêtent pile devant quelque chose étendu sur la route. Le choc passé, il s'assura que sa fille n'était pas blessée et descendit pour voir de quoi il s'agissait.
Un corps. Un troisième. Une gamine, encore au collège vu son uniforme, même si elle était tout de même d'assez grande taille. Son vélo gisait dans le champ quelques dizaines de mètres plus loin ; il perçut un éclair argenté dans son champ de vision. Elle était morte mais ce n'était pas le pire.
Il manquait une jambe.

-Mon dieu ! s'écria Lucy. Elle est... elle est...

Alec sortit son portable et appela aussitôt le commissariat, qui le redirigea sur Alexa quasi-immédiatement.

-J'ai trouvé un autre corps. Une troisième victime.
-Vraiment ? C'est la troisième en deux semaines ! Vous êtes sûr que c'est le même type ?
-Ecoutez, il faut que vous veniez voir.
-J'arrive avec l'équipe de légistes tout de suite.

Elle raccrocha. Lucy s'était un peu éloignée pour marcher et se remettre.
Quelque chose retint soudain son intention. Un morceau de papier était glissé dans le poing serré de l'enfant. Le coeur d'Alec rata un battement et la colère entra en lui comme un tourbillon.

VOUS AURIEZ DÛ REFUSER




Citation:
La voiture de police arriva sur les lieux un petit quart d'heure après son appel. Lucy s'était réfugiée dans la voiture de son père, légèrement secouée par ce qui venait d'arriver.
Alexa ne jeta qu'un bref regard au corps. La jambe manquante lui arracha une grimace.

-On embarque le corps. Quelqu'un a prévenu les parents ?
-Moi, fit Kate à ses côtés.
-Bien. George !

Un des légistes s'approcha.

-Je veux qu'une équipe reste et analyse les lieux. Il n'a probablement pas laissé de trace sur le corps, mais il n'a peut-être pas pris autant de précautions avec son environnement.
-Bien madame.

Il fit volte-face. Son regard se posa sur Alec. Elle semblait enfin remarquer sa présence.

-Vous, venez avec Stone et moi.
-Hein ? Mais...

Il allait dire "je ne commence que demain" mais ces mots moururent dans sa bouche sans qu'il n'ai le temps de les prononcer.

-C'est plus simple si vous assistez à la réunion de ce soir. Je n'aurais pas à tout vous réexpliquer. Honnêtement, ça m'énerverait.

Il inspira un grand coup. Il ne savait pas trop comment prendre cette dernière remarque. Il se tourna vers Lucy.

-Vous nous suivrez en voiture. Allez, pas de temps à perdre.

Elle tourna les talons et ouvrit la portière. Le policier chauffeur lui emboîta le pas, ainsi que Kate. Il poussa un soupir résolu et repris le volant.
Même si sa mère et elle n'habitaient pas si loin du commissariat, il n'était pas très à l'aise pour la laisser rentrer seule.

* * *

Tout allait trop vite, songea Alexa, perdue dans le paysage qui défilait en direction du commissariat. Trop de meurtres, trop vite. Elle avait l'horripilante sensation que le tueur jouait au chat et à la souris. Trois corps et ils n'avaient rien. Aucun ADN, aucune trace, rien. A croire que ces jeunes filles étaient tuées par un fantôme. Il faisait de plus en plus noir. L'hiver, la nuit tombait tôt.

Elle eut un pincement au cœur quand la voiture prit le rond-point central du quartier résidentiel en direction du centre-ville. Une petite maison de briques rouges, à l'angle d'une rue morte, semblait la saluer. La vie était injuste. Mais après tout, c'est elle qui avait décidé de rentrer à Remisvall après ses études. Elle connaissait la ville, les gens, même si les gens ne la connaissait plus. Peu de changements, une promotion rapide dans une ville sans histoire suite au départ à la retraite de celui qui lui avait tout appris pendant ses trois premières années de services. Son père de cœur, en quelque sorte.
Et puis ensuite, tout change. Une nouvelle DS. Et surtout, son ex-mari sorti de nulle part. Alexa n'avait jamais aimé personne, elle voulait se protéger, se tenir hors de tout ça, et lui débarquait avec ses gros sabots et il fichait tout en l'air. Quand elle était enfant, elle avait toujours rêvé d'un beau prince charmant blond et glabre chevauchant une licorne et vêtu d'une armure d'argent.
Pas d'un inspecteur grognon.

* * *

-Alors, récapitulons.

Alexa avait sorti le tableau blanc et réuni l'ensemble des policiers en charge de l'affaire. Alec ne savait pas trop quoi faire de sa chaise, alors il s'était mis au bord, un peu à l'écart, pendant que le reste de l'équipe regardaient leur patronne d'un air mi-inspiré, mi-dubitatif, sauf Kate qui buvait un thé à petites gorgées derrière la jeune femme.

-Le lundi 3 décembre, en fin d'après-midi, le corps de Shannon Spring est découvert dans le parc, lycée St-Peterson, unique lycée de la ville de Remisvall. L'analyse légiste indique que la jeune femme à d'abord été violée, frappée, puis tuée, puis que ses yeux ont été arrachés hors de leurs orbites.

Alexa lançait les détails les plus sanglants sur un ton si neutre qu'il était presque effrayant. Alec entendit un des flics retenir un rire nerveux.

-L'investigation à eu lieu, mais nous n'avons retrouvé aucune trace d'ADN et rien qui puisse identifier le tueur. La seule chose dont nous pouvons être certains, c'est qu'elle est morte étranglée.
-Comment se fait-il qu'il n'y ai pas d'ADN ? demanda Alec. Les légistes ont une idée ?
-Ils cherchent encore. On pense que le tueur à désinfecté sur son passage et on a retrouvé des traces de latex, ce qui a sûrement empêché une grande partie de son ADN de se déposer.
-Ou alors il a mis un slip en plastique, intervint un des policiers subalternes à qui personne n'avait rien demandé.

Il y eut quelques rires, mais Alexa les fusilla si fort du regard qu'ils se turent immédiatement.

-...Cependant, repris Alexa, étant donné les précautions prises, on peut être sûrs qu'il s'agissait d'un acte prémédité. Et la façon dont ce pervers à opéré sur les deux autres victimes dans la nuit du vendredi 7 au samedi 8 sur Khrista McKinnon et ce lundi 10 avec Florence Garbidge nous laissent penser qu'il s'agit du même tueur.
Excepté que... Pour Florence, c'est la jambe qu'il a découpée.
-Pourquoi ? fit Dave, plus pour lui-même, mais à haute voix.
-Pourquoi quoi ?
-Pourquoi la jambe à la place des yeux ? Qu'est-ce qui l'a fait changer d'avis ?
-C'est une question intéressante, renchérit Kate.
-Vous savez, j'ai lu un livre policier sur des meurtres en série. Le serial-killer mutilait ses victimes en rapport avec leur activité professionnelle : les mains pour un violoniste, les pieds pour un footballeur, les seins pour une prostituée...
-C'est n'importe quoi, siffla Alexa. Nous avons deux fois les yeux et une jambe, comment veux-tu que ça ai un sens ?
-Je ne sais pas, c'est une idée comme ça.

Il haussa les épaules. Alec avait écouté sans rien dire. Dave se trompait peut-être de réponse, mais la question méritait d'être creusée.

-Quelqu'un a d'autres points à soulever ?
-Moi, dit Alec. Comment pouvez-vous être si sûrs qu'il s'agisse d'un homme ? Nous ne l'avons jamais vu après tout. Il s'agit peut-être d'une lesbienne...

Alexa sembla se fermer comme une huître.

-...ou peut-être... peut-être que comme il s'agit d'un acte prémédité, il n'est pas vraiment attiré par les victimes. Peut-être que son but est différent.
-Il n'y a qu'un homme pour faire subir quelque chose d'aussi horrible à de pauvres gamines.

Un long silence.

-Si personne n'a rien d'autre à ajouter, la séance est close. Finnegan, vous irez récupérer les premiers résultats du légiste. Stone, allez parler à la famille, ils vous attendent.

Elle n'eut pas un mot pour Alec et ne le regarda pas. Elle semblait triste, profondément perdue, et en colère, et tout un tas d'autres choses qu'Alec ne parvenait pas à déchiffrer. Il se leva pour retourner dans le hall du commissariat. Il était tard, il devait rentrer chez lui et Lucy l'attendait toujours pour qu'il la raccompagne jusque chez elle. Alors qu'il allait partir, il fit que Dave Finnegan lui emboîtait le pas.
Dave semblait avoir à peu près le même âge qu'Alexa. Grand, large d'épaules, la peau mate comme du café à peine lacté et le sourire blanc comme la banquise, il lui faisait penser à cet acteur d'une série de science-fiction que sa fille regardait assidûment.

-Tu commences que demain et tu mets déjà la patronne en pétard, lui lança-t-il d'un ton espiègle.
-Hein ?
-Tu n'as pas senti les éclairs qui claquaient autour d'elle ?
-... Si un peu, admit Alec.

Dave sourit. Il avait l'air de trouver ça très drôle.

-Ça va faire six ans que je bosse avec elle. Je commence à la connaître haha !

Il s'éloigna d'un pas guilleret. Alec fronça les sourcils. Il semblait se réjouir. Pourquoi ?

* * *

Une jeune fille courait. Elle traversait le parc du château, construit un peu à l'écart du centre-ville de Remisvall et serrait contre elle un sac à dos rempli de quelques menus effets. Tout ce qu'elle pouvait voir était le lampadaire au milieu du parc qui éclairait sa route jusqu'à la grille. Elle s'enfuit. Partir, ne pasune seule minute de plus.
La lumière dans la cuisine s'alluma. Sa mère l'appella, puis son père, mais elle refusait d'écouter. Elle posa son pied sur la barre à mi grille et bondit avec tout le courage dans la peur. Elle atterrit sur ses pieds, le visage griffé par la haie qui borde la propriété. Où aller à présent ? Le quartier résidentiel n'est pas si loin. Martha, elle pouvait se réfugier chez Martha. Martha la croirait. Martha et ses parents la protégeraient.

Si seulement elle avait la force de courir jusqu'à la maison rouge...




Citation:


-Tout est très calme, c'est étrange.

Alexa fit cette remarque un matin, environ deux semaines après avoir engagé Alec, dans la petite salle où ils avaient pris l'habitude de se réunir entre DS, loin du reste des subalternes, pour parler de l'affaire sans que le moindre préposé à la circulation ne puisse entendre leurs propos. Noël n'était plus que dans quelques jours, et après le rythme effréné de trois meurtres en une semaine, cette courte accalmie ne présageait rien de bon. Bien sûr, ils avaient été occupés à de nombreuses menues affaires, mais le tueur en série de Remisvall dépassaient de loin toutes leurs préoccupations.
Heureusement, le bureau de police n'avait pas trop été victime de la presse. A peine les journalistes avaient-ils relevés la présence d'Alec Hardy sur le dossier. La belle et mystérieuse inspectrice, tout juste promue et déjà à affronter une telle affaire, occupait bien plus les reporters, qu'elle exaspérait par son mutisme.

-Peut-être est-il parti, suggéra Dave en poussant la porte du bureau, un mug de thé décoré aux couleurs de Noël à la main, une tasse plus sobre dans l'autre.

Il tendit la seconde à Kate. Celle-ci jeta un bref coup d’œil à Alec qui détourna le regard et avala une gorgée de son café réchauffé en gobelet.

-Il a eu peur d'être grillé et il est parti s'installer ailleurs, continua le jeune homme.
-Nous n'avons rien sur lui, répliqua Alexa, acerbe.
-Mais ça, lui ne le sais pas.

La jeune femme ne buvait rien. Elle semblait fatiguée et un peu tendue ; une ombre violette sous ses paupières trahissait son épuisement. Elle n'attendait qu'une chose : que la réunion se termine.

-Il a peut-être accompli ce qu'il avait à accomplir, renchérit Kate.
-Comment ça ?
-Il ne voulait tuer que ces filles en particulier.
-Impossible. Il n'y a aucun lien entre elles. Nous avons déjà vérifié.
-Peut-être que pour lui, il y avait un lien.
-Mmh. J'y crois pas.

Alec était resté silencieux pendant tout cet échange. Il réfléchissait, mais rien ne lui venait. Plus le temps passait à enquêter sur cette affaire dans ce commissariat, plus il avait la sensation de rien dans ce qui s'était passé n'était en accord avec les schémas qu'il connaissait. A force de se creuser la cervelle sans le moindre indice, il n'était plus sûr de rien.

-Il joue avec nous, dit soudain l'inspectrice. Je ne vois que ça. Il n'a laissé aucune preuve, et à présent, il s'arrête pour nous laisser gamberger.
-Peut-être, admit Dave. Mais je ne le laisserais pas me rendre dingue en restant inactif. On a encore du boulot ! Le marchand de souvenirs sur Henkelbey Street s'est fait fracturer sa vitrine et voler la moitié de sa marchandise ! La veille de Noël !
-C'est vrai, répondit Alexa. Vous m'avez l'air d'avoir de l'énergie, Finnegan, allez voir où ça en est.

Elle lui fit signe de sortir et demanda à Kate de l'accompagner. Une fois seuls, un silence gênant s'installa. Alexa passa longuement ses mains sur son visage.

-Tout va bien ? demanda Alec.
-Oui, oui, tout va bien, répondit-elle d'une voix qui disait le contraire.

Un temps. Alec voulait dire quelque chose, mais quoi ? De quoi pouvait-il bien parler ? Il détestait les conversations là pour ne parler de rien. Il aurait voulu pouvoir lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur, directement, mais il savait que s'il le faisait, elle le rejetterait. Mais en deux semaines, il n'avait pas pu être seul avec elle une seule fois. Et pourtant il l'aimait, il brûlait d'être avec elle encore plus.

-Alexa...
-Oui ?
-Voudriez-vous venir prendre un verre avec moi ce soir ?
-Non.

Oh. Bien.
Au moins, il avait essayé.

-Hem... Eh bien, tant pis.

Il prit congé sans demander son reste.
Qu'est-ce qu'il avait espéré ? Et si elle avait accepté, après quoi ? Il n'était probablement qu'un quadra vieux jeu aux yeux d'Alexa. Elle avait quinze ans de moins, bon sang ! Il était déjà au collège quand il était né. Le savoir rendait la situation abyssale, presque dégoûtante. Alexa avait plus l'âge d'être la grande sœur de sa fille, que sa... petite amie ?
Non, objecta Alec. Pas si proche non plus. Elle avait vingt-huit ans, ce n'était pas une complète gamine. Et elle était sa patronne. La situation après cet échec de séduction serait probablement étrange quelques jours, et puis ils feraient comme si de rien était. Ils étaient entre adultes responsables, tout de même.

* * *

Alexa regarda Alec partir et fermer tristement la porte derrière lui. Sa réponse avait été épidermique, trop brutale ; elle s'en voulut. Son regard de chien battu quand il lui avait posé cette question si innocente qu'elle en était bête, bête d'avoir refusé. Ils s'entendaient bien, enfin, un peu, ils avaient discuté quelques fois. Il y avait toujours quelque chose d'un peu gênant pour elle d'être avec lui ; il était l'ex-époux de sa subordonnée, et puis il était plus vieux aussi. Au fond, ça ne la dérangeait pas. Quoi, elle se posait la question d'un possible avec Alec ? Non. Jamais. Avec personne, jamais, plus jamais. Ce qu'elle avait vécu était trop horrible pour qu'elle puisse à nouveau laisser un autre l'aimer.

* * *

Onze heures et demi du matin, le jour du réveillon. Il faisait particulièrement gris et froid ce jour-là ; s'il pleuvait, ce serait de la neige qui tomberait. Alec marchait dans Henkelbey Street. Il contourna la petite barrière mise en place pour l'inspection de la boutique de souvenirs et se rendit à la boulangerie pour y acheter son sandwich. Il s'était levé tôt ce matin qui n'était pas un congé pour lui, dans l'espoir de ne pas finir trop tard. Malgré le divorce, Kate et lui avaient décidé de fêter Noël en famille, avec sa mère à lui, les parents et la sœur de Kate, son mari et ses deux enfants. Et Lucy bien sûr. Ce serait une soirée tranquille, ils laisseraient les cadeaux au pied du sapin de Kate, sa mère à lui et Lucy viendraient passer la nuit chez lui tandis qu'elle hébergerait sa sœur et sa famille, et que ses parents iraient à l'hôtel.
La vie continuait, songea-t-il en attendant son repas – à la veille de Noël, la boulangère était très occupée – malgré la présence d'un tueur en série en liberté. Le temps passait et personne ne pouvait rien y faire.

Alors que c'était son tour d'être servi, Alexa entra dans la boulangerie. Il ne la remarqua pas tout de suite, mais la vit dès qu'il se retourna pour prendre de la monnaie dans la poche de son pantalon.

-Bonjour.
-Oh, bonjour, Alec.

Il remarqua qu'elle l'appelait par son prénom. Cela semblait être devenu une convention entre eux. C'était plutôt bon signe, ça signifiait qu'elle avait oublié leurs premières discussions un peu houleuses.

-Qu'est-ce que vous faites là? demanda-t-il d'un ton qu'il espérait enjoué et chaleureux.
-La même chose que vous, je suppose, répliqua-t-elle. Je fais juste semblant de ne pas trop voir les pâtisseries et puis voilà.
-Vraiment ! fit la boulangère, une bonne grosse ménagère à la limite de la caricature, qui s'incrusta dans la conversation qu'elle devait écouter depuis le début. Vous êtes au régime, Miss Jones ?

Alec et Alexa échangèrent un regard entendu. Alexa finit par répondre :

-Oui.
-Oh, une jeune femme mince et jolie comme vous, il ne faut pas ! Vous savez, c'est quand on est jeune qu'il faut se faire plaisir, après, on devient vieux et à la moindre sucrerie, on prend du gras !

Alec réprima un rire. Au fond, la situation n'était pas drôle, mais il se sentait de bonne humeur ce matin-là. Elle lui avait parlé. Tout allait bien dans le meilleur des mondes.

-Que prendrez-vous, alors, Miss Jones ? Demanda la boulangère.
-Oh, juste un sandwich. Et un Coca-cola sans sucre.
-Bien. Et vous monsieur ? Je vous mets une pâtisserie, comme d'habitude ?
-Non, ça ira, merci, répondit Alec.

Alexa fronça les sourcils et sourit légèrement, mi-étonnée mi-amusée. A quoi jouait-il ?

-Vous aussi ! s'exclama la boulangère. Mais pourquoi ?
-Je fais du gras, répondit-il d'un ton détaché.

Il déposa sa monnaie, prit son sac plastique et sortit. Alexa le rejoignit peu de temps après et le regarda mordre dans son sandwich d'un air moqueur.

-Quoi ? Finit-il par demander.
-A quoi tu joues ?
-Moi ? Mais rien ! se défendit-il. J'ai pris un peu de ventre alors je me suis dit... régime... non ?
-C'est cela oui...
-Vous copiez sur moi, pourquoi ? demanda-t-elle, suspicieuse.
-Par cholidarité, répondit-il immédiatement.
-Sérieusement ?

Elle éclata de rire. Elle se déridait un peu ; si cela lui plaisait qu'il soit le clown de service, alors pourquoi pas, pourvu qu'ils passent un moment ensemble. Ils étaient arrivés devant le commissariat au rythme de la conversation.

-Je parie que vous ne tiendrez pas deux jours à mon régime, ajouta-t-elle.
-C'est mal me connaître.
-C'est demain, Noël.
-Oh oui, c'est vrai.

Il y eu un instant de flottement. C'est l'instant que choisit une musique ringarde, du genre de celles qui sonne l'ouverture de la porte d'un magasin mais qui avait été trafiquée pour aller avec les fêtes.

-Vous faites quoi pour les fêtes ? demanda-t-il soudain plus sérieux, presque mélancolique.
-Moi ? Je... je ne fais rien. Enfin si, je regarde l'épisode de Noël de Doctor Who, après je vais sur les chaînes du câble regarder des conneries et puis je finis par m'endormir.
-Oh.

Il réalisa à quel point c'était triste de passer Noël seul. Même s'il était un loup solitaire, il avait toujours eu une famille à retrouver à ce moment-là.

-Tu voudrais venir chez nous ? Osa-t-il proposer.
-Oh ! Il y aura Kate ?
-Oui. On le fête ensemble cette année malgré... C'est pour Lucy.
-Alors non. Je serais de trop...
-Pourquoi ?
-Hé bien... parce que... On invite pas sa patronne à Noël, si ?
-Tu es bien plus que ma patronne.

Pris d'une soudaine inspiration, il mit ses mains dans les siennes. Alexa sursauta et rougit plus que jamais. Alec la vit devenir pivoine et il trouva cela mignon. Elle ne le repoussait pas. Ce contact ne la révulsait pas, contrairement à ce qu'elle avait pensé. C'était doux et chaud et elle n'avait pas envie qu'il la lâche. Mais il finit par songer au regard des autres alors qu'ils se tenaient par les mains juste devant le commissariat. N'importe qui qu'ils connaissaient pouvait sortir d'un moment à l'autre et les surprendre en plein... en pleine conversation tactile.

-Alors tu viendras ? demanda-t-il a nouveau.
-Je... je vais y réfléchir, d'accord ? Répondit-elle très vite, avant de s'enfuir à l'intérieur du commissariat.

Alec resta un instant pensif devant la porte, puis entra et tomba immédiatement sur... Kate.

-Tiens. T'en a mis du temps à aller acheter ton sandwich !
-J'ai croisé Alexa.
-Je sais, je viens de la voir aussi.
-Je l'ai invitée à passer Noël avec nous.

Kate ouvrit des yeux ronds et se mordit la lèvre comme pour dire quelque chose, puis se ravisa, réfléchit un instant et demanda :

-Mais... Pourquoi ?
-Elle le passe toute seule, alors je me suis dit... Que ce serait gentil, non ?
-Que ce serait gentil ?

Son insistance sur le dernier mot était presque vexante. Presque parce qu'Alec se connaissait et qu'il savait qu'il n'était pas gentil d'habitude. Kate haussa un sourcil en le regardant s'éloigner. Cette affaire n'était décidément pas nette.

* * *

-M. Hardy, j'ai les résultats de vos dernières analyses.

Alec n'avait pas été voir son cardiologue depuis le lendemain de son dîner impromptu avec Alexa. Il se contentait de lui envoyer les chiffres par mail, et encore, quand il y pensait. Le médecin, en désespoir de cause, avait donc fini par l'appeler.

-Vous allez mieux, lâcha le cardiologue d'un ton réjoui.
-Pa... pardon ?

Il était si surpris qu'il en lâcha son stylo avec lequel il gribouillait distraitement une feuille de brouillon. Il s'était attendu au contraire, après tout le stress des dernières semaines, les meurtres de ses pauvres gamines, revoir Kate et Lucy et puis Alexa un peu aussi.

-Moi aussi j'ai été surpris, ajouta le docteur. Mais vos résultats s'améliorent. Quoi que vous fassiez, continuez.

Il n'osa pas lui répondre qu'il avait repris le travail et enquêtait sur un serial-killer qui avait pris récemment des vacances de Noël. C'était trop beau pour être vrai. Il était si étonné qu'il bredouilla une réponse à côté de la plaque et raccrocha. Dehors, contre toute attente, s'allumait un rayon de soleil.


Citation:
Il était sept heures pile quand Alec sonna à la porte de l'appartement de Kate. Son ex-femme était encore au bureau, ce fut donc Lucy qui ouvrit.
Les premiers jours de l'affaire Spring, les témoignages sur les événements avaient plu sur eux et ils avaient été débordés par ces centaines d'appels inutiles de gens qui voulaient à tout prix faire partie de cette affaire spectaculaire, desq médiums psychiques qui sentaient des perturbations dans la Force, des affolés qui croyaient avoir vu un signe dans le curage de nez quotidien de leur voisin le plus désagréable, et des journalistes, qui par leurs affirmations sibyllines cherchaient plus à obtenir de l'information qu'à en donner. Ensuite, le flux s'était tari ; Mais ce soir-là Kate avait reçu un appel et était obligée de rester tard en compagnie du DS Finnegan pour interroger le témoin. La parole de cette personne avait 0,001 % de chances d'êtres utile mais étant donné la quasi absence d'indices dont ils disposaient, ils en étaient presque réduits à écouter madame Irma.

-Tu arrives tôt, remarqua sa fille en lui ouvrant.
-J'ai apporté du champagne et du cake au fruits confits, dit-il en toute réponse.

Il les lui tendit et elle alla les déposer dans la cuisine. Le salon arborait de jolies décorations, un immense sapin en plastique – Kate détestait balayer les épines – croulant sous les guirlandes et les boules, et des chaussettes en patchwork étaient épinglées sur les murs. C'était leur premier Noël ensemble qu'il passait avec elles depuis le divorce, depuis Sandbrook, depuis tout.

-Maman m'a dit que tu avais invité Alexa.
-Oh, l'information circule vite.
-Elle n'était pas contente. Elle a dit que tu aurais dû la prévenir avant. Qu'elle n'aurait peut-être pas préparé assez à manger et qu'elle allait devoir réfléchir à comment la présenter à Granny, Gramps et tante Magda.
-Kate n'aime pas trop Alexa, n'est-ce pas ? répliqua Alec en s'asseyant dans le canapé.
-Non.
-Et qu'est-ce que tu en penses ?
-J'en penses que depuis que tu as rencontré Alexa, tu es devenu différent et que ça lui fait peur parce que maman t'aime encore et qu'elle est jalouse de l'effet que peut avoir sur toi une jeune, jolie femme de vingt-huit ans avec qui tu t'entends relativement bien par rapport au reste du monde. Qu'est-ce que tu en penses ?
-Que tu ferais un putain de bon détective.

La perspicacité de sa fille était impressionnante. Elle avait tellement raison que c'était gênant. Rencontrer Alexa l'avait rendu différent. Il n'avait plus envie de détester tout le monde, enfin, plus autant. Certaines choses qu'il trouvait pathétiques avant, le faisaient rire à présent.

-J'ai une question, cependant, reprit Lucy.
-Oui ?
-Comment quelqu'un d'aussi triste peut te rendre aussi heureux ?
-... Je sais pas.

Il n'eut pas le temps d'approfondir qu'on sonna à la porte. Lucy alla ouvrir à nouveau. Alexa se tenait sur le pas de la porte, les bras chargés. Elle regarda la jeune fille d'un air perplexe avant d'apercevoir Alec.

-Kate n'est pas là ?
-Non.
-Oh. J'ai apporté des chocolats, du vin et des crakers. J'ai aussi acheté des cadeaux de Noël mais comme je ne connais pas trop la famille, j'ai pris des paquets de gâteaux pour tout le monde.

Elle les tendit à Alec mais ce fut Lucy qui les prit et qui s'éloigna vers la cuisine. Un silence gênant en profita pour s'installer, le temps qu'elle se débarrasse de son manteau et admire les décorations.
Soudain Alec vit couler sur son visage quelques larmes. Elle faisait son possible pour lui cacher, détournant la tête, faisant semblant de se recoiffer pour les essuyer. Il était désemparé, il ne savait quoi faire. D'un geste maladroit, il sortit son mouchoir en tissu de sa poche et lui tendit. Elle esquissa un geste de reconnaissance, s'essuya les yeux, renifla et lui tendit.

-Non, c'est bon, tu peux le garder.

Elle le prit tout de même mais n'en fit pas usage. Elle eut envie presque de rire de leur timidité, de lui. Il avait un mouchoir en tissu. Quel genre de personne a encore un mouchoir en tissu ? Il était vieux jeu, c'était un misanthrope mais il était là, il l'avait invitée à passer Noël avec sa famille, il la regardait avec son air de chien battu essuyer ses larmes. Il y avait tellement de temps qu'elle n'avait pas fêté de vrai Noël...
Elle mit le mouchoir dans la poche de sa veste. Roulé en boule, il lui faisait comme une bosse

-Merci, balbutia-t-elle.

Il y eu un bruit de clefs. Presque instinctivement, il se séparèrent l'un de l'autre. Lucy sortit de la cuisine, et alla accueillir sa mère. Alexa la salua d'un air mal assuré. Le reste de la famille arrivait au compte-gouttes, d'abord la mère d'Alec et ses deux valises remplies de cadeaux, puis les parents de Kate, qui regardèrent Alec avec leur habituel air pincé – même après des années de vie commune, il désapprouvaient toujours le choix de leur fille, alors la revoir avec lui après avoir cru que le divorce les en débarrasseraient ne les mettaient pas en joie – et enfin, sa sœur, plus jeune que Kate et très souriante, avec son mari vêtu d'un pull de Noël aux couleurs psychédéliques et ses deux fils de onze et neuf ans qui avaient déjà commencé à se disputer et qui continueraient probablement toute la soirée. L'appartement s'anima, les rires et les éclats de voix se mélangeaient. Alexa restait près d'Alec, s'enivrait de cette famille imparfaite mais présente, des piques qu'ils se lançaient, des disputes des enfants, de l'odeur du vin chaud et du goût du cake aux fruits beurré. Elle fit de son mieux pour ne pas trop manger mais la tentation était si forte... Heureusement le repas n'était qu'un tea-time rallongé, que le vrai repas serait le lendemain, quand elle ne serait plus là et que la solitude allait un peu moins lui peser.

La soirée fut cependant bien trop courte au goût de la jeune femme. La montre d'Alec bipa minuit, et il fut dit d'un commun accord qu'il était temps d'aller dormir à présent si on voulait être en forme pour les cadeaux le lendemain. Alec raccompagna sa mère et Lucy jusqu'à son appartement puis proposa à Alexa de la raccompagner. Elle refusa, il insista, elle finit par céder. Le début du chemin fut très silencieux. Une fois qu'ils eurent tourné la rue, le paysage changeait, on quittait la proche banlieue pour entrer dans la zone plus pauvre de Remisvall, la partie un peu glauque faite de béton et de lierre.
Soudain, Alec fut pris d'une inspiration et lui prit la main. Elle répondit à son appel. Il n'y avait personne dans la rue, il faisait nuit et ils avancèrent encore un peu ainsi, main dans la main sans se regarder.

-J'ai un cadeau pour toi, finit par articuler Alec.

Elle se tourna enfin vers lui et rougit de surprise. Il lui colla dans les mains sans façon un rectangle à l'emballage mal fait. Elle l'effleura un instant du bout des doigts comme pour sonder son étrangeté, puis l'ouvrit en bredouillant des remerciements.
C'était un collier. Elle en éprouva une vive surprise. Il était très joli, un petit pendentif en forme de larme en argent au bout d'une fine chaîne du même métal. Elle ne portait jamais de bijoux ni de maquillage, ce genre de chose lui déplaisait très fort. Mais elle l'aimait bien. Elle fit couler dans ses doigts le bijou d'une étonnante fluidité.

-Il est très beau, murmura-t-elle.
-Je pensais que ça te plairait.

Alec approcha ses doigts des siens pour lui enfiler. En effet le bijou était discret mais il semblait en même temps l'illuminer. Leurs visages étaient si proches à présent... Toute la soirée elle avait eu envie de le toucher, de l'avoir encore plus près d'elle mais elle s'était retenue car il y avait Kate, Lucy et toute sa famille. A présent ils n'étaient plus là, plus personne pour voir s'unir dans la lumière floue d'un lampadaire mal éteint et les reflets jaunâtres d'une neige déjà fondue. Il voulait lui aussi la serrer contre lui, l'embrasser, la caresser, la réchauffer. Il l'enveloppa de ses bras et s'enivra de son parfum, de la douceur de ses cheveux décoiffés, de sa bouche. Elle sentait sa barbe qui lui piquait les lèvres, le nez et les joues, et elle posa ses mains sur cette fourrure comme on caresse un petit animal pour l'apaiser. Lui sentit son cœur se calmer et ronronner dans sa poitrine. Tout allait si bien...
Ils s'embrassèrent longtemps sans que le froid ne les sépare, les yeux fermés, lovés dans leur étreinte brûlante. Enfin, enfin, enfin autre chose que des demi-phrases ravalées par leur timidité conjointe, enfin pouvoir se dire un sentiment trop fort pour de simple mots. Même lorsqu'ils s'abandonnaient un instant et rouvrirent les yeux c'était pour mieux voir ceux de l'autre briller.

Ce fut un cri qui les tira de leur douce parenthèse.
Un cri horrible, terrifiant, qui fit écho sur les parois, se répéta par a-coups à chaque séisme qui secouait le corps éreinté qui subissait les assauts. Alec lâcha Alexa, Alexa lâcha Alec et tous deux se tournèrent dans la direction du bruit.

-Qu'est-ce que c'était ? s'exclama Alexa.
-Je ne sais pas. On dirait que ça venait de par là.

Sans réfléchir, Alec se mit à courir. Alexa le suivit. Ils parvinrent à une grille. De l'autre côté, ils virent une silhouette contre une autre aller et venir dans un titubement scabreux. Le contre jour du lampadaire empêchait de voir quoi que ce soit, et la grille était trop haute et trop fine pour pouvoir être enjambée ou escaladée. En le découvrant Alec poussa un « Ah ! » et le tueur s'arrêta de bouger. Alexa se cacha derrière le cube d'immeubles et en fit le tour le plus discrètement possible. De loin, elle entendit un dernier cri, suivi d'un horrible gargouillis grotesque. Mais les habitants fêtaient Noël, personne n'écoutait les drames du dehors et les course-poursuites feutrées dans la neige pailletée.
Alexa se remit à courir mais c'était déjà trop tard. Alec la rejoignit, le cœur battant à la chamade. Il ne comprit pas tout de suite à la vue du sang écarlate qui peu à peu virait au marron violacé, du corps décapité d'une jeune femme en tenue de soirée. Une partie de lui-même était encore à moitié habité par le rêve qu'il venait de vivre. Le cri d'Alexa acheva de le réveilla.

-Je la connais, dit-elle d'une voix blanche. Je connais cette fille. Oh non...
-Quoi ?
-Elle... Alec... Elle a vingt-six ans... Elle était au lycée avec moi, dans ma classe, une vraie petite surdouée... Non...

Elle continuait de répéter les mêmes phrases en boucle. Alec la prit par les épaules et tenta de la calmer.

-Je sais que ça fait un choc, voulut-il la rassurer, mais ça va aller... Hein, calme-toi...
-Tu ne comprends pas... On s'était trompés depuis le début...

Sans doute un voisin avait-il tout de même entendu le bruit car les voitures de police et les badauds commencèrent à affluer. Soudain, ils entendirent d'autres cris, mêlés de bruits de lutte. Des murmures émergèrent de la foule, suivis d'un homme qui en tenait fermement par les épaules un autre, complètement hagard.

-C'est lui, madame l'inspectrice ! Regardez ce que j'ai trouvé !

Alexa se tourna mécaniquement vers l'être à la voix bourrue qui avait dit cela. L'homme semblait sous le choc, ses vêtements sales et miteux, de couleurs très approximatives, ses cheveux grisonnants et sa barbe éparse le désignaient comme sans-abri. Il avait l'air perdu et en même temps, inexplicablement content d'être le centre de toutes les attentions. Alexa le toisa et s'arrêta à mi-chemin. Elle tira Alec par la manche.

-Regarde.

Alec regarda.
L'homme avait les mains pleines de sang.


Citation:
Londres, 2004

Le lit. Les vêtements épars sur le sol. Un demi-jour se faufila à travers les volets à demi-cassés et vint se poser sur son visage dans la brume. Elle cligna plusieurs fois des yeux et vit l'heure imprécise à sa montre miteuse sur son poignet pendant au-dessus de son visage. Elle poussa un grognement et se força à se lever.
Aussitôt, la fatigue. La soif aussi. Elle tituba contre le mur, louvoya entre les affaires qu'elle n'avait plus le courage de ranger. Encore un peu groggy, elle ouvrit le frigo et but un demi-litre de Coca d'une traite. Un sentiment de plénitude l'envahit. Une voix la sortit alors du demi-sommeil dans lequel elle évoluait encore et fut comme un coup de maillet.

-Salut Alexa.

La jeune femme laissa tomber sa bouteille par terre, et son sombre contenu se répandit sur son vieux T-shirt puis sur le sol de carrelage sale. Martha la regardait assise à la table de la cuisine, son doux visage caché par la semi-pénombre. Elle semblait très bien mise, très belle, encore plus qu'autrefois, une vraie femme.

-Qu'est-ce que tu fais ici ? couina Alexa sous le coup de la surprise.
-Ça fait des mois que je n'ai plus de nouvelles. Tu ne m'appelles plus alors je me suis débrouillée pour avoir ton adresse et venir voir comment tu allais.
-Je pensais que tu en avais assez de moi, répondit la jeune femme, amère.

Elle détourna la tête. Martha se leva et elle entendit son talon éclabousser la flaque de boisson sucrée sur le sol. Elle la serra dans ses bras mais Alexa résista à son étreinte.

-Tu es sûre que ça va ? demanda Martha d'une voix douce.

Elle poussa un peu la porte du frigo resté ouvert et vit l'alignement de bouteilles de Coca-Cola. Elle vit aussi les joues creusées d'Alexa, ses traits tirés, ses bras comme des allumettes essayant de soulever un instant plus tôt la lourde bouteille jusqu'à sa bouche.

-Tu m'as l'air malade.
-Laisse-moi tranquille, répliqua la jeune femme. Je vais très bien.

Son ton était agressif mais dans le fond il y avait de la peur. Il était temps que j'arrive, songea Martha.

-Tu mens, dit-elle calmement. Regarde-toi.

Elle donna un coup de pied dans la porte du frigo, révélant le miroir de l'autre côté et le reflet de son visage, si beau, si lisse, doré avec deux longs flots de boucles caramel à la fois si étranges et si parfaits. A coté, Alexa, avec sa touffe de cheveux bruns fous et sa pâleur anguleuse, se sentit l'air d'un navet coiffé d'une perruque à l'envers.
Devant la beauté de son amie, elle n'y tint plus.

-Tu me manques tellement...

Elle l'embrassa. Ce fut au tour de Martha de la repousser. Alexa chancela et prise de remords, son amie la rattrapa.

-Tu ne vas vraiment pas bien, dit-elle d'une voix égale. Tu devrais voir un docteur.
-Docteurs de merde ! Toujours à vous conseiller d'en voir un quand ils vont en devenir un. Je suis étonnée que tu ne m'aies pas encore diagnostiquée.
-Donc, tu admets que tu es malade ? répliqua Martha.
-Peut-être... peut-être... Roh, bordel, tu fais chier !

Elle fit un geste de rejet général avec son bras, sa main énorme au bout de cette pâle flûte qui agitait l'air.

-Tu veux que je viennes avec toi ?
-Avec moi quoi ?
-Voir un médecin.

Alexa poussa un soupir. Elle allait râler de nouveau mais la force lui manqua. Elle tendit le bras pour se resservir du Coca mais Martha l'en empêcha. Il y eut un long temps de silence, le cœur d'Alexa se mit à battre très fort. Elle avait peur de tout ce qui lui arrivait, de cette maladie étrange qui la prenait. C'était une peur nouvelle, différente, qui dormait dans son ventre depuis des mois, qui éclatait lentement en elle. Elle était heureuse au fond que Martha soit là pour la soutenir.
Son amie lui prit la main.

-Ca va aller ? demanda Martha.

Son amie était là. Elle serait toujours là dans les moments difficiles, au milieu du chaos de sa vie Martha était comme un repère, un phare. Tant qu'elle serait là, bien sûr que ça irait.


* * *

Quand Donald Kieffer fut conduit en salle d'interrogatoire, la première chose qu'il remarqua fut le chauffage, l'odeur de plastique et de thé, la propreté, le confort des chaises. On fit un relevé précis de ce qu'il y avait sur ses mains, puis Alec lui ordonna de les laver. L'inspecteur avait l'air particulièrement dégoûté, Donald en riait intérieurement. Il se demandait cependant pourquoi est-ce qu'on l'avait convoqué.
Si l'inspecteur-adjoint était simplement détestable, la jeune femme qui allait l'interroger, et qui semblait être la patronne, était autrement plus intrigante. Le sans-abri vivait à Remisvall depuis plus de trente ans. Il était sûr de l'avoir déjà vue quelque part, mais où ?
Il n'eut pas le temps de se poser plus de questions. L'inspectrice enclencha l'enregistreur.

-Interrogatoire débuté à une heure quarante-trois du matin, le 25 décembre 2013.

Elle ponctua cette annonce par un bâillement. Alec s'installa confortablement et tenta de se concentrer. Il avait dû appeler Lucy et sa mère pour leur dire que son détour par chez Alexa risquait de durer plus longtemps que prévu. Elles avaient râlé, évidemment. Il était en congé, techniquement il pouvait rentrer chez lui. Mais il voulait rester pour enquêter et aussi soutenir Alexa, qui semblait sérieusement piquer du nez elle aussi.
Alexa demanda au sans-abri de décliner son identité, ce qu'il fit en grognant. Ensuite commencèrent les questions. Elle lui demanda où il était les soirs des meurtres précédents. Il avait des réponses imprécises ; il ne comptait pas les jours, et son train-train habituel était très peu souvent interrompu par le moindre événement. Cependant il était très solitaire, personne ne pouvait confirmer ses alibis. La jeune femme en vint à la question cruciale.

-Pourquoi aviez-vous du sang sur les mains ?

Le clochard ne répondit pas. Il baissa les yeux et Alexa put voir des larmes perler au coin de ses paupières. Elle posa encore quelques questions, mais le mutisme du clochard restait total.

-Bien, fit-elle, un peu exaspérée. Devant l'absence de vos réponses, je vais devoir vous placer en garde à vue jusqu'à demain. Interrogatoire terminée à deux heures et trente quatre minutes.

Elle sortit. Alec n'avait pas eu le temps de dire un mot ; il la suivit jusque dans un box d'interrogatoire à part. Elle s'assit accoudée à la table et poussa un soupir.

-Il va falloir attendre demain, de toute manière, grogna Alex. Pour l'analyse du sang et pour faire reparler Kieffer.

Alexa restait pensive. Elle semblait ne pas l'écouter.

-Vingt-six ans... Liz avait vingt-six ans, bordel...
-Et ?
-Alec, tu te rends compte qu'elle est beaucoup plus vieille que les premières victimes ?
-Je sais. Et alors ?
-Et alors, et alors j'en ai vingt-huit ! éclata-t-elle.

Alec ne répondit rien et posa sa main sur son épaule. Elle détestait cette sensation nouvelle, grandissante. Elle avait appris à contrôler ses peurs, mais celle-ci rejaillissait du fond de son cœur, de vieux souvenirs à peine effacés. Elle voulait courir, se battre, trouver le malade qui torturait sa ville et qui terrifiait tous ces gens qu'elle s'était jurés de protéger, venger toutes ces victimes et sauver celles qu'il planifiait. Et cette peur venait là l'envahir et voulait l'en empêcher. Si elle était devenue la femme qu'elle était, ce n'était pas grâce aux hommes, ce n'était grâce à personne et pourtant, à présent elle avait peur pour elle. Et si elle était sur la liste ? Elle ne ferait pas le poids, malgré tout son caractère, si leur mystérieux Don Juan des abîmes venait à la prendre en chasse. Elle ne voulait pas mourir, elle n'avait pas le droit de mourir... Elle voulait le trouver maintenant, avant qu'il fasse une nouvelle victime, une nouvelle douleur, un nouveau trou dans tant de cœurs. Elle songea aux Spring, aux McKinnon, aux Garbidge réunis en ce jour de Noël dans les larmes d'avoir perdu leur précieuse petite fille, et à présent à Elisabeth Petrovski, la jeune femme sans tête qu'elle avait entendu mourir, impuissante...
Mais ils avaient un suspect ! Elle n'avait plus l'esprit clair. Il faudrait savoir ce qu'il avait fait des morceaux manquants de ces jeunes filles... Et même si ce n'était pas lui, il était peut-être une piste, un début, quelque chose.

* * *

Alec rentra chez lui en songeant au tour que prenait l'enquête. Se pouvait-il que Donald Kieffer ait commis tous ces meurtres ? Il en doutait peu, le sans-abri lui avait plutôt donné l'impression d'un doux débile plutôt que d'un psychopathe organisé. Il aurait tué trois personnes sans se faire attraper avant de se faire prendre la main dans le sac d'une façon aussi stupide ? Impossible. Mais il y avait ce sang sur ses mains dont ils ignoraient encore la nature. Oui, ce sang était embêtant.
Ce qui l'était moins, c'était enquêter le jour de Noël. Lors du repas du soir, à part Alexa et Lucy, il n'avait supporté personne. La famille de Kate le rendait amer à étaler sous ses yeux le bonheur parfait de leur petite famille parfaitement unie. Il pensa à elle aussi. Kate. Sa femme, il était encore difficile de dire « son ancienne femme ». A elle et à Larry, dans l'arrière d'une voiture de police pendant que lui, bonne âme, se démenait pour retrouver le meurtrier de deux gamines. Il en avait envie de vomir. Il se coucha dans son lit avec encore ce goût acide qui ne voulait pas sortir. Elle l'avait trahi, abandonné et lui n'avait rien su faire d'autre que la protéger. Il se détestait pour ça. Il savait être détestable mais incapable de faire le mal. Il faisait tout à l'envers.
Il ferma les yeux. Il pensa à Alexa. Il n'aurait peut-être pas dû la laisser seule chez elle. Leur tueur ne s'en était encore jamais pris à des femmes chez elles mais ne savait-on jamais. Il repensa à leur baiser. Il aurait voulu que cette minute dure pour toujours. Il se faisait vieux à présent, il ne voulait plus d'aventures, de tueurs, d'enquêtes, juste elle dans ses bras, c'était tout.

* * *

Il fut réveillé bien tôt par un coup de fil d'Alexa. Il était huit heures, le jour de Noël, et il avait rendez-vous à midi chez son ex-femme. Lucy grogna – il se souvint alors qu'elle dormait pour cette nuit-là dans la même pièce que lui – et il se décida enfin à décrocher.

-Quoi ? chuchota-t-il d'un ton un peu énervé.
-Le gars de la scientifique a accepté de venir. Il est en train de faire les analyses. Tu veux venir voir ce que ça donne ?
-Tu as interrogé Kieffer ?
-Pas encore. Mais viens.

Elle raccrocha. Alec marmonna des injures entre ses dents et s'habilla en vitesse. Il entendit Lucy grogner.

-Papa qu'estu fous ?
-Je vais bosser.
-Ah. Mais... Quoi ?

Il était déjà parti.

* * *

Alexa ne s'embarrassa pas d'un bonjour. Dave était en congé et ils avaient laissé dormir Kate. Ils n'avaient pas besoin d'eux de toute façon.

-Thompson a comparé le sang de Liz et celui retrouvé sur les mains de Kieffer. Ce n'est pas le même, annonca-t-elle sans préambule.
-Cela signifierait une autre victime ? répondit Alec en fronçant les sourcils.
-Peut-être. Il faut des analyses plus poussées pour savoir ce que dont il s'agit. Il ne sera pas prêt avant midi.

Ils avançaient vers la sortie du commissariat de police tout en parlant. L'air frais et le soleil aidait sans doute à la réflexion. Il se prit un instant à la regarder. Il y avait quelque chose de changé en elle soudain, un rayonnement, une forme de nouvelle douceur qui n'était pas pour lui déplaire.

-Kieffer pourrait avoir sur les mains le sang de Liz Petrovski mélangé à celui d'une autre victime... suggéra-t-il.
-Non, impossible. On en a prélevé suffisamment, s'il s'agissait d'un mélange il y aurait forcément eu des traces du sang de Liz.
-Donc, Donald Kieffer n'a pas tué Petrovski.
-Mais il a tué quelqu'un d'autre. La question est...
-Où est le corps de cette cinquième victime ?

Alec avait à peine dit cela qu'il buta sur un pavé et manqua de tomber sur une pauvre vieille dame qui promenait son chien. Alexa parvint à le rattraper et à le relever pendant que la dame râlait.

-Dites-moi, vous pourriez faire attention !

Alexa bredouilla des excuses et voulut repartir mais la vieille les retint.

-Dites-moi, je vous ai déjà vus quelque part, tous les deux... Vous êtes flics, non ?
-Oui, répondirent-ils presque à l'unisson.

La vieille esquissa un demi-sourire face à ce choeur ridicule.

-Il paraît que vous avez mis le vieux Donald en garde à vue ?
-Oui, fit Alexa d'un ton légèrement agacé.
-Le pauvre vieux... Il ne ferait pas de mal à une mouche pourtant, cela m'étonne... Mais qu'avez-vous fait de son chien, alors ?
-Son chien ? s'exclama Alec. Quel chien ?
-Son chien, un berger allemand. Oh, allez, il se promène tout le temps avec !
-Il n'avait pas de chien, assura Alexa.
-Vous dites n'importe quoi.
-J'en doute, répliqua la jeune femme. Mais peut-être pourriez-vous nous montrer où vit cet homme ?
-Vous montrer, non, rétorqua la vieille dame. C'est bien trop sale, et Daisy risquerait de se salir les pattes.

Le chien, en entendant son nom, aboya gracieusement. Alec fit une moue un peu méprisante en entendant son nom si commun.

-Mais vous devriez trouver. C'est derrière le lotissement sur Groosham Street. Un assemblage de cartons, dans le petit parc. Vous ne pouvez pas le rater.
-Bien.

Elle ne remercia pas la vieille, et prit la direction de Groosham Street sans un mot. L'endroit n'était pas loin de leur premier baiser mais la lumière si différente en plein jour ôtait toute sa magie au lieu. Il n'était plus qu'une rue triste et morne bordée d'arbres sans feuilles et de maisons en béton, avec juste le souvenir glaçant de la scène de meurtre de la veille.
En arrivant à l'endroit en question, Alexa fut prise d'un étrange réflexe et prit la main d'Alec. Elle le tira un peu d'un pas nerveux vers le tas de cartons qui dépassait d'un buisson. L'endroit puait la cigarette et la crasse. Ca ressemblait à un terrier.

-Je ne vois pas de chien, dit Alec.

Il lui lâcha la main et commença à explorer les environs. Soudain, une sorte d'odeur de rouille et de début de pourriture vint lui chatouiller les narines. Il tourna la tête et vit un spectacle qui lui donna un haut le cœur.
La bête n'était plus qu'un tas de chair morte en putréfaction couverte de poils. Il y avait du sang, du sang caillé partout et l'odeur de cette mort horrible. Il se retint de ne pas faire de malaise.

-Alexa ! Parvint-il à appeler.

La jeune femme accourut aussitôt. Elle resta silencieuse à la vue du pauvre berger allemand à présent dans un si piteux état.

-Je crois que nous avons résolu l'énigme Donald Kieffer, dit-il.

Il lui désigna du bout du pied le poignard en acier planté dans le flanc de la bête. Il ne nous reste plus qu'à confirmer auprès de l'intéressé.

* * *

Donald avait avoué son canicide en pleurant. Face à son évidente bonne foi, ils furent obligés de le relâcher, d'autant que les analyses comparatives du sang de Rusty – le chien répondait à ce doux nom – et de celui sur les mains de Donald étaient positives. Il était midi moins le quart et ils étaient revenus au point de départ. Cependant, les légistes étaient formels : Liz avait été tuée exactement de la même manière que les trois autres.

-C'est donc le même tueur, dit Alexa, qui opère de nuit, sur des jeunes femmes seules, qu'il viole, tue puis mutile.
-Et il garde les morceaux. Nous cherchons donc un homme qui a dans son placard une tête, deux paires d'yeux et une jambe droite.
-Je vais faire une annonce, dit-elle précipitamment. Des mesures de prévention. Je sais que ce n'est pas drôle, mais il faut à tout prix ne pas lui faciliter la tâche. S'il pouvait faire une erreur...
-Il n'est pas infaillible. Il finira par se trahir, répondit Alec, fataliste. Déjà hier soir, on aurait pu le voir...
-Ne parlons plus d'hier soir. Rentre chez toi, vas faire la fête avec Kate. Mais... pour l'instant, oublions ça.

Elle détourna le regard comme pour le fuir. Son mouvement de tête fit s'agiter son vêtement, et il vit un petit objet brillant renvoyer un éclat de lumière vive. Le collier qu'il lui avait offert. Elle l'avait mis. A moitié perdu dans sa chemise ample et sous sa veste, il était très discret et lui allait bien, comme une petite attention... Il se sentit confus, il ne savait pas trop pourquoi. Soudain son téléphone sonna. Il le sortit de sa poche, manqua de le faire tomber et décrocha.

-Hey, fit la voix familière de son ex-femme. On t'attend pour déjeuner. Qu'est-ce que tu fabriques ?

Il éloigna le combiné de son oreille et regarda Alexa. Il vit qu'elle avait les larmes aux yeux et songea à abandonner Kate là où elle était et à emmener la jeune femme le plus loin possible, la protéger de toute ces menaces qui la terrifiaient. Tout ce qu'il attendait était son approbation.

-Vas-y, murmura-t-elle. Va et profite de toute ta famille.

Il rapprocha alors doucement le téléphone de sa bouche. A l'autre bout du fil, Kate semblait s'impatienter.

-Allô ? Alec, tu es toujours là ?
-Ou... oui, répondit-il d'une voix mal assurée. J'arrive tout de suite.

Il raccrocha et sortit le plus vite possible, s'enfuit presque jusqu'à chez Kate, le cœur battant et la gorge serrée. Il arriva à la porte dans un état de total égarement. Quand son ex-femme lui ouvrit, il sentit une joie intense de la voir, un visage familier qu'il aimait par habitude, qui lui avait manqué au milieu de toute cette matinée. Il la serra dans ses bras. Kate ne comprit pas mais se laissa faire, heureuse au fond d'elle-même. Il passa le reste du repas dans cet état cotonneux. Alexa l'aimait, tout lui criait qu'elle l'aimait et pourtant elle le rejetait. Elle éprouvait une révulsion si forte envers lui, qu'elle avait la force de résister à son amour. Tout ce à quoi il arrivait à penser était cette haine cachée derrière cette femme que lui adorait plus chaque instant. Avant de la rencontrer il pensait être incapable d'aimer réellement quelqu'un d'autre. Il avait aimé Kate, mais il s'agissait plus d'une amitié teintée de désir sexuel à l'époque, puis d'une longue habitude d'avoir construit leur vie ensemble et de ne pas avoir le courage de la défaire. Alexa était différente. Quand il pensait à elle, il sentait encore une chaleur l'envahir, mais à présent cette chaleur était mêlée d'un acide qui le traversait de part en part et qui anesthésiait la moindre réaction. Tout devenait gris, il avalait mécaniquement sans en sentir le goût les plats qu'on lui servait, écoutait sans rien dire les histoires drôles des uns et des autres, disait au revoir à tous sans avoir vraiment conscience de qui s'en allait. Lucy partit avec son oncle et sa tante en vacances pour le reste de la semaine, et sans qu'il ne s'en rende vraiment compte il était resté seul avec Kate.

-Tout va bien, Alec ? Fut sa première question inquiète.
-Oui, oui.

Sans paroles leurs jambes s'étaient dirigées vers la cuisine et leurs bras s'étaient accordés pour ranger les vestiges d'une fête de Noël trop vite terminée. Kate mettait les assiettes dans le lave-vaisselle, il mettait les assiettes dans le lave-vaisselle ; elle rangeait les restes dans le frigo, il l'imitait. Il ne lui avait encore rien dit des événements de la veille et de la matinée et il n'était vraiment pas pressé de le faire.

-Tu sais, le fait que tu vienne à Noël, c'était vraiment bien, ajouta Kate.
-Mmh.
-Je pense que c'est vraiment bon pour Lucy que tu sois venu vivre à Remisvall.
-Mmh. Sans doute.
-C'était vraiment un heureux hasard.

Sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, ils s'étaient vraiment rapprochés. Elle lui parlait à présent de près, de très près. Sans qu'il se n'en rende vraiment compte, elle ne parlait plus et ils étaient en train de s'embrasser. Elle portait son ensemble rose et rouge qu'elle avait toujours à cette période pour les occasions parce qu'elle le trouvait suffisamment chaud et qu'il lui allait bien. Il connaissait chaque endroit de son visage, la texture de ses cheveux, l'odeur de son parfum. Il savait où trouver les boutons de sa veste et de son corsage, la fermeture éclair de sa jupe, et elle savait elle aussi où ses mains devaient aller pour le déshabiller.

-Tu m'as tellement manqué... dit-elle entre deux baisers.

Il ne répondit pas, se laissa entraîner, à moitié par le chagrin, à moitié par un vieux désir enfoui. Il était épuisé et il faisait nuit si tôt à cette période... C'était bon, c'était chaud et agréable dans cette pièce, avec sa femme... Il ferma les yeux et se laissa faire.


Citation:
Il rouvrit les yeux, il faisait grand jour. Il reconnu le lit, la chambre, les cheveux blonds à côté de lui soulevés par la respiration de son ex-femme. Il eut la sensation d'avoir fait une bêtise.
Le bruit qui l'avait réveillé était la sonnerie de son téléphone. Elle avait tendance à le tirer du sommeil plus souvent qu'à son tour ces derniers jours. Il vit alors l'heure, la personne qui l'appelait, et la bêtise devint une catastrophe.

-Tu es en retard, fit la voix traînante d'Alexa au bout du fil. On avait dit huit heures au poste.

Derrière lui, il entendit Kate pousser un grognement fatigué. Il sauta hors du lit et s'éloigna le plus possible d'elle et se réfugia dans la cuisine avant de répondre la stricte vérité, à savoir :

-Je ne me suis pas réveillé.
-Dépêche-toi, soupira-t-elle.
-C'est qui au téléphone ? cria Kate dans le couloir.

Il y eut un long silence à l'autre bout du fil. Kate entra dans la cuisine en chemise de nuit, les cheveux ébouriffés et les yeux plissés.

-Dis-lui de se dépêcher aussi, parvint à dire Alexa d'une voix un peu cassée.

Elle raccrocha.

* * *

Londres, 2004

Martha ne l'avait pas conduite chez le médecin, mais directement à un laboratoire pour une prise de sang. Alexa était très nerveuse ; elle n'avait pas mangé, et ses grandes mains toutes maigres s'agrippaient aux accoudoirs de la voiture de son amie pour évacuer un peu la tension. Son amie la ramena ensuite non pas dans son appartement miteux, mais directement chez Martha. Alexa fut étonnée de voir que son amie vivait à présent dans les quartiers riches de la capitale.

-Tu as gagné au loto ou quoi ? s'exclama-t-elle.
-Non, je vis chez mon fiancé.

Fiancé. Le mot lui fit un choc. Elle sentit son ventre se serrer. Son amie avait dix-neuf ans, elle était fiancée. Elle avait fait son chemin. Et elle, Alexa, où en était-elle ? Une gamine trop vite grandie, abandonnée par ses parents, qui vivait dans un taudis et qui tentait vaguement de faire ses études de droit. Et malade, avec tout ça. Au moins se sentit-elle heureuse pour son amie.
Martha lui fit prendre l'ascenseur, puis l'installa dans le canapé. Alexa avait l'impression de salir l'endroit rien qu'en étant là. Son amie lui fit des toasts, du thé et du jus d'orange pressée. Elle gardait son téléphone à côté d'elle sur la table de la cuisine pendant toute la préparation ; sans le savoir elle angoissait elle aussi. Alexa mangea avec reconnaissance. Elle en était à son troisième toast quand le portable de Martha sonna. Cette dernière le tendit aussitôt à son amie.
C'était les résultats des analyses. 3 grammes de sucre dans le sang.
3 grammes.
Alexa n'avait pas fait d'études de médecine mais elle n'en avait pas vraiment besoin pour savoir ce que ça voulait dire. Elle écouta à moitié la laborantine qui lui conseillait d'aller à l'hôpital, bredouilla une salutation et raccrocha. Elle reposa son toast.

-C'est gérable, fit Martha pour la rassurer. Incurable mais gérable. Ne t'inquiètes pas.

En vérité son amie n'arrivait pas encore à saisir toute l'ampleur de la chose. Elle se contentait de serrer la main de Martha dans la sienne.

-Tu es courageuse Alexa. Tu vas y arriver.


* * *

Souvent elle repensait à elle. A la famille Parker, les parents de Martha, son frère, ses sœurs. Ils vivaient toujours là, à Remisvall, dans la maison rouge. Elle les voyait rarement. Ce n'était pas qu'elle ne les aimait pas, mais elle n'en avait pas vraiment le courage.
Elle entendit la sonnerie de l'ascenseur et son esprit se redirigea vers Alec. La voix de Kate de l'autre côté du fil. Elle était assez grande pour savoir ce que ça voulait dire. Elle se sentit trahie sans trop savoir exactement pourquoi. Elle avait du mal à voir où était la frontière à partir de laquelle elle aurait pu dire qu'elle et Alec étaient... ensemble.
Leurs voix se rapprochaient dans le couloir. Elle avait du mal à distinguer les mots mais le ton était clair : ils se disputaient. Elle ouvrit la porte de son bureau, qui était au bout du couloir du deuxième étage. Ils se figèrent net, comme deux acteurs d'une mauvaise comédie.

-Pas trop dur, le réveil ? Fit-elle de sa voix traînante qui semblait n'en avoir rien à faire.

Kate baissa les yeux, Alec se contenta d'une expression neutre. Lui aussi semblait n'en avoir rien à faire.

-Merci beaucoup de votre ponctualité, ajouta-t-elle. Si vous n'en avez rien à foutre de trouver qui a buté ces quatre pauvres gamines, je peux tout aussi bien vous mettre à la circulation et prendre des gens qui auront vraiment envie de coffrer ce malade.
-...

Elle tourna les talons et referma la porte de son bureau. Alec et Kate se regardèrent l'un l'autre, très penauds. Dave sortit alors de l'ascenseur. Il avait l'air sombre lui aussi, contrairement à sa nature habituelle.

-Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Lui demanda ingénument Kate.
-Nous avons eu une visite de la première heure, répondit Dave. Ils sont encore là d'ailleurs, il font un sit-in dans la salle d'attente du commissariat. Vous ne les avez pas vu ?
-On est passés par l'autre porte, fit Kate. Mais qui fait un sit-in ?
-Les parents des victimes. Ils se font appeler « Comité des Noël sans elle »... La première victime date d'il y a presque un mois, je crois que certains commencent à en avoir assez de nous voir piétiner. Le porte-à-porte n'a rien donné, les dizaines d'interrogatoires ont fait chou blanc... Ils nous ont traité d'incapables, qu'Alexa était trop jeune pour diriger ce genre d'enquête. Et quand ils ont vu qu'on était que 2 à être pleinement en charge d'un tel dossier, ils nous ont encore descendu. En plus, ils nous ont fait une scène dehors, ça a rameuté plein de journalistes. C'est l'horreur.

Alec poussa un soupir. Il s'en voulait de n'avoir pas été là pour soutenir Alexa.

-Qui fait partie du comité ? Demanda-t-il.
-Les parents des victimes et leur famille. Rose Sladen-Garbidge, la mère de Florence, en est la présidente. Je crois qu'il y a son mari, la mère de son mari, les deux parents de Khrista McKinnon ainsi que ses 2 frères et sa sœur qui sont majeurs, et maintenant la mère de Liz Petrovski.
-Et les parents Spring ?
-Ils sont traumatisés, ils refusent d'en entendre parler.
-C'est étrange ça quand même, dit Alec.
-Peter ne peut pas avoir tué sa fille, il était avec Alexa et moi toute la journée quand c'est arrivé. Pour les autres, il était déjà parti d'ici.
-Mmh.

Se pouvait-il que le premier meurtre soit différent des autres ? En effet, il formait un doublon avec le deuxième. De plus, ils n'avaient aucune preuve que Peter Spring était parti en voyage, comme il l'avait dit. De plus, son silence total, son départ si brutal et son absence de désir de connaître la vérité, tout cela était suspect.

-C'est possible de les joindre ? demanda-t-il soudain à Dave. Est-ce que l'on a un numéro de téléphone ou une adresse pour les retrouver.
-J'ai son numéro de portable.
-Donne-le moi.

Dave ne se fit pas prier. Alec s'isola dans un box d'interrogatoire pour y téléphoner sans oreilles indiscrètes, mais Kate se suivit sans qu'il puisse trop le lui refuser. A contrecœur, il mit le haut-parleur. Alexa et Dave le rejoignirent. Toute l'équipe était réunie autour du téléphone seul au milieu de la table. Alec composa le numéro.
Sans trop qu'il ne sache pourquoi, le bruit de la sonnerie au bout du fil lui donnait une boule au ventre. Une voix pâteuse lui répondit enfin.

-Allô, ici Peter Spring à l'appareil.
-Bonjour. Je suis Alec Hardy, du commissariat de Remisvall.
-Oh boy ! Mon remplaçant !

Il entendit un bruissement de tissu qui indiquait que l'autre se redressait.

-Qu'est-ce que vous me voulez ? marmonna-t-il.
-Pourquoi vous et votre femme avez refusé de faire partie du Comité des Noël sans elle ?
-... Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit Peter Spring après une pause.
-Vous n'avez pas envie de savoir qui à tué votre fille ?
-Alec, ne soit pas si brutal, chuchota Kate.

Il la fusilla du regard. Son ex n'était pas celle qui lui apprendrait comment faire un interrogatoire. Y compris par téléphone.

-... Je... je préfère oublier tout ce qui a un rapport avec cela.
-Et votre femme ? Qu'est-ce qu'elle en dit, votre femme ?

Son ton était de plus en plus agressif. La mollesse de l'autre l'exaspérait.

-Ma femme... ma femme est d'accord avec moi.
-Vous pourriez me la passer ?

Un silence.

-Ma femme ne... ne vit plus avec moi, malheureusement. Nous nous sommes séparés.

La musique enfantine de l'autre côté du fil, émise par la caravane d'un cirque de passage, atténua quelque peu le tragique de cette dernière affirmation. Cependant Alec se radoucit un peu.

-Je comprends. Cette tragédie... c'était sans doute trop.
-Oui... oui, exactement...
-Où êtes-vous à présent ? demanda-t-il enfin.
-Oh je... je vis chez ma mère, en France.
-Très bien. D'accord.

Il allait poser une dernière question, de routine, quand une petite musique dans la rue l'arrêta.
La musique du cirque. La même que celle qui avait retenti à l'autre bout du fil un instant plus tôt. Elle prit aussitôt dans son esprit une tonalité glaciale, dégoûtante, celle du mensonge et de la mort. De l'autre côté régnait un silence absolu.

-Vous mentez, Peter, articula Alec. Vous êtes à Remisvall.
-Je...

Alexa jeta un coup d'oeil par la fenêtre. La caravane du cirque venait de tourner. A la vitesse où elle allait et vu d'où elle venait, la jeune femme, qui connaissait par cœur la géographie de sa ville natale, en déduisit qu'il n'y avait pas un millier d'endroits où il avait bien pu se cacher. Ce n'était pas chez lui, il vivait dans la banlieue de Remisvall... Sans demander à Alec, elle raccrocha le téléphone.

-Il est à l'hôtel du centre-ville, annonça-t-elle.
-Pourquoi là ?
-C'est l'endroit le plus proche d'ici où il peut résider en sécurité et en total anonymat.
-D'accord.

Alexa regarda Alec longtemps. Lui assis à la table qui servait habituellement aux interrogatoires, elle debout, ils étaient si proches qu'elle pouvait sentir l'odeur de la lessive de ses habits. Cette sensation lui serra le cœur. Elle resta un instant là, captivée, un peu sonnée, avant de réaliser que les deux autres étaient toujours là. Dehors, le comité des « Noël Sans Elle » avait commencé à manifester bruyamment depuis quelques temps déjà, sans qu'elle n'aie réussi à y faire très attention. Alec et elle iraient interroger Peter Spring plus tard. Mais pour l'instant, le bruit devenait sa seule préoccupation.

-Stone, Finnegan, vous pourriez aller me les calmer un peu ?


Citation:
En ce lendemain de Noël, Remisvall semblait nimbée de la paix profonde qui précède la tempête. Les deux inspecteurs marchaient lentement, sans parler, en direction de l'hôtel, à une rue du commissariat. L'atmosphère était celle d'un film au ralenti, chaque son étouffé par l'air humide et le coton de la neige fondue.
Aucun des deux n'avait envie de parler. Alexa était en colère et Alec savait qu'il lui faudrait du temps avant de la ravaler. La gêne était palpable et il fallait pour interroger Peter Spring qu'ils aient tous les deux la tête froide.
Alexa poussa la porte de la réception, qui communiquait directement avec le bar de l'hôtel. Le gérant, Rajesh Shintapaali, essuyait un verre. Son visage couleur cannelle pâlit légèrement quand il vit les deux policiers.

-Bonjour ! dit-il d'un ton faussement enjoué. Enchanté, Madame l'inspectrice ! Monsieur !
-M. Shintapaali, fit Alexa d'une voix glaciale.
-Alors, qu'est-ce que vous venez faire ici ?

L'homme semblait stressé de nature, mais cela ne rendit pas la jeune femme plus indulgente.

-Nous venons poser quelques questions à M. Spring.
-Peter est en voyage, répondit-il brusquement.
-Ne me mentez pas, je sais qu'il est ici.

Elle lui faisait face, les mains appuyées sur le bar, avancée vers lui, dans une posture agressive qui mit Rajesh mal à l'aise.

-Donnez-moi la clef de sa chambre.
-Je ne suis pas... pas censé le faire, c'est contraire au principes... bredouilla-t-il, acculé.
-Donnez-la moi où je demande une inspection complète des normes du bâtiment, menaça-t-elle. Je vous jure que j'en suis capable.

A contrecœur, il lui donna la petite clef ornée d'une plaque en plastique belge indiquant « 013 ». Elle lui arracha presque des mains et fit signe à Alec de la suivre.

* * *

La chambre de Peter était dans un état de complet désordre. Il aurait pu s'enfuir, lorsqu'il avait compris que la police savait où il se cachait. Mais c'était sans espoir, il savait que s'il sortait, les habitants le verraient et il serait retrouvé. Alors il attendait, en terrain connu, afin d'avoir ce qu'il pouvait comme maîtrise de la situation. Il riait un peu, d'un rire nerveux. Toutes les fois où il avait travaillé avec Alexa, avant qu'elle ne devienne DI, lui revenaient en tête. Il savait qu'elle ne le raterait pas, qu'elle l'interrogerait jusqu'à avoir tiré de lui la moindre information, et qu'ensuite ils auraient beau avoir été collègues, elle le mettrait en prison. C'était fini pour lui.
Tout était fini depuis la mort de Shannon.
Il entendit le verrou de la porte jouer et il sut que Rajesh avait cédé. Il se leva du canapé et regarda les deux inspecteurs, à la fois différents et semblables dans leur accoutrement, dans leur allure et leur même regard triste.

-Peter, soupira Alexa sans préambule.
-Alexa, répondit-il avec le peu de contenance qui lui restait.

Ils s'assirent autour de la table au milieu de la pièce. Inconsciemment, ils reproduisaient la mise en scène à laquelle ils étaient tous les trois habitués, les deux inspecteurs d'un côté et de l'autre, l'interrogé. Alec avait apporté un dictaphone ; il l'activa.

-Pourquoi avoir dit que tu étais en voyage ? demanda Alexa.
-Je ne voulais plus qu'on me parle. Je ne voulais plus voir personne.
-Mais pourquoi n'es-tu pas vraiment parti alors ?
-Je n'avais pas le courage.

L'ancien policier ne semblait pas décidé à fournir des réponses utiles et claires. Alec se souvint qu'ils étaient deux dans cette histoire, deux à avoir perdu leur fille. Il tenta une autre approche.

-Où est votre femme ?
-... Elle... Elle est partie. Nous nous sommes séparés.
-Vous savez où elle est ?
-... Non, je n'ai plus de nouvelles.
-Peter, coupa Alexa. As-tu tué ta fille ?
-Non !

Il avait crié. Le cœur d'Alec rata un battement. Il vit le visage de Peter Spring se décomposer lentement après cette saillie, cette tension qui semblait l'avoir épuisé.

-Je suis fatigué de me cacher. Juste fatigué. Le coup de fil de M. Hardy, c'était presque un soulagement d'avoir enfin été découvert.

Il semblait parler tout seul car il n'y avait rien de clair dans ce qu'il disait. Alec et Alexa échangèrent un regard interrogateur et tendirent l'oreille.

-Je croyais pourtant... J'ai tout fait pour les aimer. Ma femme et ma fille étaient les seules choses qui comptaient dans ma vie. Ma petite fille... Quand elle est morte, j'ai haï le monde entier. Tout le monde croit qu'il sait ce que c'est, qu'il comprend... mais avez-vous déjà pleuré des jours entiers, comme si le soleil venait de s'éteindre et que d'un coup, la moindre chose n'avait plus de sens... Mon ange... mon bébé... Mais c'est lorsqu'on est le plus faible que le démon décide de vous frapper.
-De quoi vous parlez, M. Spring ? osa Alec.
-De cette salope ! Ma femme ! Elle, c'est elle qui a tout détruit ! Elle m'a tout avoué un soir, toute son infamie ! Je l'ai haïe pour cela, c'était comme tuer une seconde fois ma petite fille ! Mais non pas la tuer, mais aussi tuer mon amour pour mon enfant, c'était le pire ! Pendant toutes ces années... elle m'a fait croire... croire que j'avais eu au moins la chance d'être père alors que... alors que...
-Shannon est la fille de quelqu'un d'autre, c'est ça, dit Alexa d'un ton égal.

Peter Spring la regarda d'un air dégoûté, enfouit sa tête dans ses mains et commença à sangloter.

-Et quand elle vous a dit ça, enchaîna Alec, qu'est-ce que vous avez fait ?
-J'ai eu la pire colère qui ne m'a jamais secoué. J'avais envie de la détruire jusqu'à ce qu'elle tombe en poussière. Je l'ai jetée contre le mur, je l'ai frappée. Mais j'avais beau essayer, elle avait beau être morte, la vérité était toujours là... elle me hantait. Alors je l'ai enterrée et je me suis caché.

Il y eu un long silence, entrecoupé de quelques sanglots. Une chape lourde d'aveux s'abattit sur eux.
Alexa posa enfin une ultime question.

-Où l'avez-vous enterrée ?
-Chez moi. Dans mon jardin.

* * *

La maison des Spring n'était pas grande, un peu à l'écart de la ville, près de la forêt. A l'abandon, elle était couverte de neige, surtout la voiture, qui commençait à s'encrasser. Alec y avait été envoyé seul par Alexa, et attendait les équipes d'investigation pour pouvoir creuser à l'endroit que Peter avait indiqué, pendant que la jeune femme accompagnait le suspect au commissariat avec deux autres employés de police.
Pour ne pas perdre de temps, il entra dans la maison – Peter lui avait donné les clés – et alla jusqu'au jardin. La terre avait été rendue meuble par l'humidité et sa manipulation récente, il était difficile pour Alec d'y marcher sans tâcher ses chaussures de ville.
Il vit alors quelque chose s'agiter au-dessus de lui. Il leva les yeux et sursauta si fort qu'il en tomba à terre.

Quelqu'un était venu avant lui. Ms. Spring avait une étrange beauté macabre, blanchâtre et putréfiée. Elle oscillait dans les airs, ses cheveux pleins de terre agités par la brise, pendue la tête en bas à un fil à linge tel une parodie d'ange infernal. Il manquait la jambe gauche, et dans sa main blanche figée par le froid et la mort elle tenait une banderole. Alec, après quelques minutes à se remettre de sa frayeur, lui prit des mains d'un geste tremblant. La typographie bien connue se déployait, sarcastique, sur le drapeau grotesque de papier humide.

APPELONS CA LA TRÊVE DE NOËL : )

* * *

-Je ne comprends pas.

Alec était rentré au commissariat, dans la chaleur sèche des bureaux. Alexa tenait dans ses mains gantées de plastique le message humides, sondé déjà maintes fois par les légistes sans qu'y apparaisse la plus petite trace d'ADN.

-Il n'a pas tué quelqu'un, fit Dave. Elle était déjà morte, donc ça fait une trêve de victimes. C'est ça que ça veut dire.
-J'avais compris, répliqua Alexa d'un ton caustique. Mais pourquoi ? Je veux dire, elle n'a absolument pas le profil de d'habitude : c'est une vieille d'au moins quarante balais...
-Merci, c'est gentil, râla Kate.
-Oh, vous êtes là vous ? C'est gentil de venir nous aider.

Les deux femmes se regardèrent dans le blanc des yeux quelques secondes, puis Alexa reprit comme si de rien était.

-Et elle n'a pas subi de sévices sexuels. Et elle était déjà morte.
-Mais il a pris la jambe gauche. Il a déjà une jambe droite, essaya Dave. Il fait un puzzle.
-La vraie question, interrompit Alec d'un ton rendu rauque par le froid et l'agacement, c'est : Comment-a-t-il su qu'il y avait un corps là ?

* * *

-Je vous l'ai déjà dit : ce n'est pas moi.

Peter était épuisé. Les yeux cernés, il répondait aux questions d'Alec et Alexa depuis des heures. A présent qu'il avait avoué, il ne désirait qu'une seule chose : qu'il aille en prison et qu'on en finisse. Les deux policiers n'étaient pas de cet avis. Pourtant, eux aussi étaient épuisés. Deux nouveaux corps à un jour d'intervalle, cela leur avait fait de longues journées. De plus, à chaque allée et venue depuis le commissariat, ils étaient harcelés par une kyrielle de journalistes, à qui les nouveaux rebondissements dans l'affaire avaient redonné du poil de la bête.

-Ecoute, Peter, soupira Alexa. Nous sommes tous épuisés, alors si tu pouvais nous dire la vérité, ça nous arrangerait.
-Mais C'EST la vérité ! Je n'ai parlé à personne avant vous.
-Y compris Rajesh ?
-J'ai dit à Rajesh que j'avais besoin d'être tranquille.

Il croisa les bras et les jambes d'une façon véhémente. Alec eut une nouvelle idée.

-Et lorsque vous avez... enterré le corps, reprit Alec, vous n'avez rien remarqué de particulier ?
-Non. Rien. Enfin... Si, peut-être. J'avais l'impression d'être... observé.
-Par qui ?
-Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu. Mais à un moment j'ai relevé la tête, et j'ai vu une silhouette courir. Mais ça n'a duré qu'un instant.

Alec poussa un soupir énervé. Evidemment, il ne pouvait pas directement commencer par ça ! Ça aurait été trop simple et fait gagner beaucoup trop de temps ! Alexa lui posa encore quelques questions mais il fut incapable d'y répondre. Alexa déclara l'interrogatoire terminé et le renvoya en garde à vue, en attente d'un procès. Elle et Alec sortirent quasiment en même temps, et la jeune femme ferma le commissariat derrière elle. Rose Sladen-Garbidge se tenait devant, et attendait enveloppée d'un plaid en polaire, les cheveux fous, une tasse de thé depuis longtemps bu à la main. Alexa lui jeta un regard vide qui contrastait fortement avec l'expression acérée de Rose.

-Oh, pitié, souffla-t-elle. J'ai déjà la moitié de ceux des journalistes du pays qui ne sont pas partis en Syrie, ou en Ukraine, qui viennent me faire chier. Vous n'allez pas vous y mettre !
-Vous vous fichez de ce qui arrive à nos filles ! cria Rose.
-Ne dites pas ça, s'il vous plaît...
-Vous êtes bien contente de voir ce qui arrive ! Vous pensez que ça vous apporte la célébrité !
-...
-Vous êtes une incapable ! Une incapable et une menteuse !

Alexa continua d'avancer et monta dans sa voiture. Alec monta à ses côtés : habituellement, il rentrait à pied, mais parfois lorsqu'ils finissaient trop tard la jeune femme le ramenait. Mais là, elle ne parvint qu'à faire quelques mètres avant de s'arrêter et d'éclater en sanglots au volant du véhicule.
Alec ne savait quoi faire. Il voulut dire quelque chose mais n'y parvint pas. Finalement, il parvint à l'inciter à se garer et la fit monter dans son studio, où il leur fit un thé. Elle but à petites gorgées. Alec posa sa main sur son épaule et fit ce qu'il put pour la rassurer.
Il comprenait. Quatre victimes, la menace permanente d'une cinquième qui planait comme un vautour au-dessus de leur tête, la pression des familles qui pesait sur la tête d'Alexa... Les insultes lancées par Rose étaient la goutte d'eau qui faisait déborder le vase.

-Pourquoi est-ce qu'il fait ça ? finit-elle par s'exclamer. Est-ce que ça lui fait plaisir ? Qu'est-ce qu'il cherche, au juste ? Qu'est-ce qui peut pousser un homme à violer, tuer et mutiler quatre filles ?

Il n'y avait pas de réponse. C'était peut-être le pire. Aucune raison valable pour ces horreurs auxquelles ils assistaient, impuissants.

-J'ai même peur d'être seule chez moi, maintenant, ajouta Alexa. J'ai peur de tout. De tout le monde. Ça pourrait être tellement n'importe qui...

Cette phrase alluma quelque chose dans l'esprit d'Alec. Alexa le sentit se tendre comme un renard qui a aperçu une poule.

-Qu'est-ce qui se passe ?
-N'importe qui... Je crois qu'on tient quelque chose avec ça.
-Quoi ?
-Notre homme est un tueur en série. Il est organisé et intelligent. Les papiers qu'il a laissés à mon attention montre que ses crimes sont prémédités. Par conséquent, il va choisir des victimes pour lesquelles il ne sera pas soupçonné. Donc...
-Donc, le tueur ne fait pas partie des proches des victimes.
-Remisvall n'est pas une très grande ville. Si on fait une liste de tous les habitants de la ville et qu'on barre ceux qui ont parmi leurs proches ou même amis, au moins une des victimes, on aura déjà éliminé un paquet de monde.
-Mais il en restera encore un paquet, objecta Alexa.
-On refera du porte-à-porte. Je sais que Kate et toi l'avez déjà fait après le premier meurtre. Mais depuis, les choses ont changé.

Alexa ferma les yeux. C'était une idée tellement évidente qu'elle s'en voulut de ne pas y avoir pensé. Ensuite, elle songea qu'après tout, c'était pour cette raison qu'elle avait engagé Alec. Et pas parce qu'elle en était amoureuse...

-Tu veux rester ici ? demanda-t-il.
-Pourquoi ?
-Comme tu l'as si bien dit, Elisabeth Petrovski avait vingt-six ans et tu en as vingt-huit. Te retrouver sur la route entre la zone industrielle et le manoir de Kingsbury avec un bras en moins, je n'en ai pas vraiment envie.
-Oh... euh... Si tu penses que ça vaut mieux... J'ai de quoi me faire des injections d'insuline de toute façon.
-Ok.

Elle avait toujours un petit kit de survie avec des seringues et son appareil à taux glycémique. Pour une fois, c'était bien utile.
Alec alla pour leur préparer de quoi manger tandis qu'elle repensait à ce qu'il venait de dire. La mention de Kingsbury avait fait rebondir son cœur dans sa poitrine. En elle remontaient de douloureux souvenirs.
C'était plus une grande maison au milieu d'un vaste terrain qu'un véritable manoir, mais les gens du coin avaient pris l'habitude de l'appeler ainsi. Avant le drame, c'était un endroit paisible, entretenu. La voiture de son père arrivait par l'allée et se garait devant le portique ; l'été, il y poussait quantité de fleurs qu'elle allait cueillir avec ses cousines ; l'hiver, leur nourrice, qui était aussi employée comme femme de ménage et cuisinière par les parents d'Alexa et de son frère, faisait brûler dès quatre heures de l'après-midi une grosse bûche dans la cheminée. De tous c'était elle la seule qui lui manquait à présent. Peut-être parce qu'elle était la seule à l'avoir crue alors, parmi tout les habitants de Remisvall, avec la police et les juges, mais surtout la seule parmi les habitants de cette maison.

Alec revint avec une assiette pleine des restes de Noël réchauffés à la poêle. Il avait fait attention à cuisiner sainement pour qu'elle puisse avaler le repas sans tomber d'hyperglycémie. La jeune femme fut touchée de cette attention. Une fois qu'ils eurent finis, il tourna pudiquement le dos pour ne pas la voir se déshabiller avant de se coucher dans le lit qu'il avait monté pour Lucy la veille. Elle s'endormit très vite, pendant qu'il rangeait encore les restes du repas. Il la regarda dormir. Elle avait l'air si calme et tranquille qu'Alec se surpris à vouloir rester toute sa vie assis à côté d'elle ainsi.




Avant de commencer, je dois vous dire que j'espère très fort que vous apprécierez le personnage de Johanna, qui est de cette fiction sans doute mon personnage préféré, même si elle arrive un peu tard. Voilà pourquoi c'est le seul personnage (à part mon personnage principal) auquel je consacre un flash-back. Voilà voilà ^^

Citation:
Quelques jours d'infructueux porte-à-porte répétitifs s'étaient écoulés. Les résultats des analyses légistes les plus poussées continuaient de tomber, et l'affaire Peter Spring, en parallèle, était en passe d'être jugée. Toujours aucun indice scientifique ne venait confirmer ou infirmer quoi que ce soit. Le Nouvel An était passé sans qu'il n'y ait rien à signaler, et ils approchaient dangereusement de la fin des vacances scolaires sans avoir plus progressé.
Le 3 janvier au matin, cependant, Alec et Alexa se rendirent dans le bar-discothèque situé un peu à l'écart de la ville, un des derniers endroits où ils espéraient se fournir en indices. C'était l'un des deux rendez-vous privilégiés des jeunes de la ville, même s'il se faisait depuis quelques temps voler la vedette par le café plus branché du centre-ville, situé à côté de la brasserie française qu'Alec aimait bien. Il y avait aussi le pub, mais il était plus fréquenté par des vieux et des adultes de l'âge d'Alec. C'est donc dans cet environnement on ne peu plus banal qu'il rencontrèrent Johanna.
Elle avait vingt-quatre ans, et les accueillit avec froideur tout d'abord (le bar n'étant techniquement pas ouvert) avant de reconnaître Alexa. Son accent français était un peu marqué et détonnait au milieu de celui de Remisvall auquel l'oreille d'Alec s'était habituée. Mais elle était très belle, de jolies courbes, une robe rouge provocante, une voix un peu chantante, des cheveux roux magnifiques qui tombaient sur ses épaules jusqu'au milieu du dos, et mis en valeur par deux énormes boucles d'oreilles anneaux en or.
Chose inhabituelle, Alexa semblait apprécier de la voir et c'était réciproque, vu que Johanna lui fit la bise et qu'elle y répondit. Apparemment, il y avait des gens dans cette ville que l'inspectrice aimait bien.

-Alors, que viens-tu faire ici ? demanda Johanna.
-Je viens te poser une ou deux questions, fit Alexa d'un ton triste. C'est en rapport avec la série de meurtres qui a secoué la ville.
-Quoi ? Mais... je n'ai rien à voir là-dedans !

Alec tiqua. Habituellement, les commerçants qu'ils avaient interrogés embrayaient sur « c'est terrible » ou « avec tout ça, nos affaires ne s'arrangeront pas », en fonction qu'ils étaient plus ou moins à l'aise financièrement. La réaction de la serveuse était un petit peu trop épidermique pour être normale.

-Bien sûr, Johanna, bien sûr, mais...
-Ah ça s'est sûr, dès qu'il se passe un truc, on vient accuser le travelo du coin, c'est ça ?
-Hein ?

La phrase venait d'Alec. Il regarda Alexa, il regarda Johanna, et vit soudain les choses sous un angle complètement différent.

-Ah, d'accord !

Sur le coup, il avait trouvé la jeune femme tellement sexy qu'il ne s'était pas rendu compte qu'elle faisait une tête de plus que lui. Johanna resta sans voix devant cette preuve évidente que sa transsexualité n'était pas un élément de soupçon envers elle. Alexa en profita pour revenir à la charge.

-Est-ce que tu aurais remarqué quoi que ce soit d'inhabituel ces dernières semaines ?
-Non.

La réponse était plutôt catégorique. Elle était en même temps contente et vexée.

-Vraiment rien ? Un client étrange, des bruits la nuit...
-Il y a... je crois que... mais ça n'a peut-être rien à voir...
-Raconte.
-Je crois qu'il y a une bande de jeunes qui fait du trafic de drogue. Enfin, j'en ai vu plusieurs se passer des sachets de poudre. Je n'ai pas voulu les dénoncer tout de suite, parce que je ne savais pas qui s'était et que j'avais peur de me faire rembarrer par la police.
-Donne-moi au moins leur signalement.
-Alors ça peut vraiment servir ? Alors...

Le quart d'heure suivant se déroula dans la description par Johanna des différents jeunes qu'elle avait vus. Elle avait une mémoire très détaillée et précise ; Alec était impressionné. Dans la police, elle aurait fait des merveilles. Une fois cette description terminée, Alexa posa encore quelques questions, puis ils sortirent. Juste avant, Alexa demanda :

-Est-ce que tu as réussi à obtenir un changement de prénom et de civilité ?

Une ombre passa sur le visage de Johanna.

-Pas encore.
-Oh. Je vais devoir te noter avec ton nom de naissance alors.

Elle écrivit « Jonathan Mercier » sur sa fiche de déposition et referma son carnet d'un coup sec. Ils sortirent.

-Elle est bizarre, lâcha Alec dès qu'ils furent dehors.
-Oh ? Tu dis ça parce que c'est une trans, temporisa Alexa.
-Non. Je dis ça parce qu'elle est bizarre. Elle a eu une réaction trop forte pour être normale quand tu lui a parlé des quatre meurtres.
-C'est quelqu'un de sensible, et elle a beaucoup souffert, répliqua la jeune femme.
-Elle a aussi une mémoire de génie. De plus, c'est une étrangère. Elle n'a aucun proche ici, elle est donc dans notre liste de suspects insoupçonnables...
-Est-ce que j'entends ce que j'entends ? s'exclama Alexa, énervée. Johanna ne ferait pas de mal à une mouche ! Comment veux-tu qu'elle ai fait ça ?
-Oui, et elle a aussi une bite, ce qui la rend tout à fait capable d'accomplir ces actes !

Un silence. Alec sentit qu'il avait été un peu trop loin.

-T'es vraiment un gros porc, cracha la jeune femme. Comment tu peux parler comme ça ?
-Tu sais, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
-Johanna est mon amie ! Je la connais ! Je sais qu'elle en est pas capable !

Alec repensa à Joe Miller et en eut un pincement au cœur.

-On ne sait jamais de quoi sont capables nos proches.
-Tu l'as dit, répliqua-t-elle, des larmes dans la voix.

Elle monta dans la voiture de police, et démarra en trombe. Il resta planté là et se sentit terriblement stupide. Il aurait fait n'importe quoi pour s'expliquer. Piteusement, il ajusta sa veste pour se protéger du froid, et prit le chemin du retour à pied.

* * *

Entre Aubervilliers et Remisvall, 2008

Le tunnel sous la Manche avait été vecteur de nombreuses promesses. Elle n'avait pas beaucoup de sous en poche, mais elle voulait fuir, et les îles britanniques semblaient un endroit tout trouvé. Johanna avait entendu dire qu'en Angleterre, les gens étaient beaucoup moins regardants sur le physique des autres. Ils se fichaient que vous soyez gay, noir, lesbienne, trans... surtout à Londres. Swing, London, et soit la ville de toutes les opportunités.
Et puis, elle voulait oublier. Elle n'avait eu le courage de faire son coming-out (encore un mot anglais, preuve qu'ils étaient vraiment la terre promise), qu'à ses dix-huit ans. L'un dans l'autre, au pire, elle pouvait fuir si elle n'était pas acceptée. Elle n'avait jamais songé cependant que ce plan serait réellement à mettre à exécution.
Faire semblant. Passer dix-huit ans à se cacher, à pleurer seule dans les toilettes quand les autres lui trouvaient l'air efféminé. Les deux dernières dans une vie parallèle, en boîte de nuit, dans ses petits boulots, à n'importe quel endroit qui n'était ni chez elle ni au lycée, les seuls endroits où elle se sentait vraiment bien étaient ceux où mettre une robe était sa liberté. Elle savait que ses parents n'étaient pas tant ouverts, mais elle espérait qu'étant leur enfant, ils seraient indulgents, à défaut d'être en joie.
Elle se souvenait alors du visage de sa mère, mortifiée. Elle leur avait simplement dit de fermer les yeux, et s'était habillée comme pour ses soirées, plus sobrement, avec une robe et un peu de maquillage simplement, et ses longs cheveux un peu bouclés par un brushing. Ils avaient d'abord cru à une blague. Ensuite, elle avait expliqué et les avaient vu pâlir, comprendre ce qui se passait, le processus irrémédiable qui s'était enclenché. Elle avait expliqué qu'elle avait même commencé à s'habiller de façon plus féminine à l'université, cet univers anonyme où chacun s'en fichait un peu.

-Enlève cette robe, avait soudain dit sa mère d'un ton sec. Tu es ridicule.

Elle ne sut quoi répondre. Le choc dégoulinait sur elle, elle était mortifiée.
Son père ne disait rien mais n'en pensait pas moins.

-Et retire ce maquillage.

Sonnée, Johanna s'était exécutée. Sa mère lui avait toujours fait un peu peur. Une fois déshabillée, presque nue, seulement avec un caleçon, sa mère, qui l'avait regardée faire, lui ordonna de s'asseoir dans le salon. La jeune femme vit qu'elle tenait à sa main la tondeuse que son père utilisait habituellement pour sa barbe et ses cheveux. Elle tenta de se débattre mais le bras maternel la tenait fermement.

-Non... non, s'il te plaît maman, fait pas ça...
-Tais-toi !

Elle ôta le sabot de la chose et le vrombissement retentit. Johanna voulut demander de l'aide à son père, mais se dernier regardait faire avec sur le visage un air de profonde déception. Elle était terrorisée. Au premier coup de rasoir sur son crâne, elle fondit en larmes.

-Tu es un garçon, Jonathan ! criait-elle folle de rage. Tu m'entends ? Tu es un garçon !

Les mèches tombaient autour d'elle. Elle sentait les mains de sa mère passer sur son crâne sans cheveux, pour la maintenir, le froid, sa quasi nudité, cette voix dure, ses supplications continuelles, ses larmes. Quand ce fut fini, elle tomba tremblante à genoux sur le sol, essayant de ramasser ce que sa mère lui avait arraché sans pouvoir, tant ses doigts tremblaient. Elle était réfugiée dans sa chambre, avait fait sa valise et s'était enfuie la nuit même, sans laisser de mot ni de lettre ni d'adresse.
Avec ses économies, elle avait fui en Angleterre. Son expérience en France lui permit de trouver rapidement du travail à Remisvall, tout d'abord à la plonge dans une brasserie française, puis dans le bar encore le plus en vue de la ville. Au début, ses patrons avaient un instant de questionnement quand le nom qu'elle leur donnait n'était pas celui de sa carte d'identité ; mais en vérité, ils s'en fichaient. Son bon niveau d'anglais lui avait permis d'obtenir un permis de séjour longue durée.
Mais ses cheveux prenaient leur temps pour repousser. Se voir dans le miroir était une épreuve et elle ne pouvait pas entendre un vrombissement sans sentir son estomac se serrer. Elle avait acheté une perruque, mais un jour qu'il était tard, des hommes un peu avinés l'avaient percée à jour et l'avaient chahutée. Toutes les vieilles peurs d'autrefois avaient alors rejailli : les pleurs enfermée aux cabinets du lycée, la honte ressentie à l'annonce à ses parents, tout. Elle avait commencé à courir, prier pour atteindre bientôt son petit studio qui était si loin de son boulot... Quand une jeune femme en voiture était arrivée à sa hauteur et avait ouvert la fenêtre.

-Ah ! Andrea ! Je t'avais pas reconnue ! Comment vas-tu ?

Elle était exagérément enjouée. Des bandeaux de police ornaient la voiture, et le gyrophare était éteint mais il était bien là. Les enquiquineurs se calmèrent net. Johanna bredouilla :

-Heu... ça va... et... toi ?
-Très bien, très bien ! Qu'est-ce que tu fais dehors si tard ? demanda l'inconnue.
-Je rentre du travail.
-Ah ! Tu veux que je te dépose ?
-Heu...
-Allez, monte !

Johanna regarda ses chahuteurs, qui semblaient tout honteux. Elle monta dans la voiture d'Alexa avec reconnaissance. La jeune femme démarra en trombe. Une fois qu'elles eurent dépassé le groupe d'hommes, elle demanda avec douceur :

-Comment tu t'appelles, en vérité ?
-Jo... Johanna. Je... Merci...
-De rien. Ce genre de gars ne vous lâche jamais la grappe.
-Oui mais... peut-être que je devrais descendre, maintenant...
-Non, c'est bon. J'allais rentrer chez moi aussi de toute façon. Un petit détour ne me fera pas de mal. Donne-moi l'adresse, que je rentre ça dans le GPS de la bagnole.

Johanna fit ce qu'elle lui dit. La fille mit la radio, un morceau de Queen. Johanna se détendit quelque peu. La jeune femme au volant semblait plutôt gentille. Un peu triste, mais gentille. Elle la déposa juste devant le petit immeuble, un peu à l'écart du centre-ville. Quand Johanna la vit repartir dans l'autre direction, elle ne réfléchit pas que ce n'était pas du tout par le bar qu'elle aurait dû passer si elle était vraiment venue du commissariat. Quand elle l'avait croisée, elle venait de la route qui allait vers Kingsbury. Oh, peut-être faisait-elle une ronde, quelque chose. Elle ne lui avait même pas dit son prénom, d'ailleurs. C'était une petite ville, elle était flic, elle finirait forcément par la revoir.


* * *

-Je vais mettre Alec et Kate sur la piste de cette histoire de drogue, dit Alexa à Dave une fois qu'elle fut rentrée en voiture.
-Il n'est pas avec vous ?
-Non.

Le jeune homme lui servit un thé, qu'elle refusa d'un air renfrogné. Il remarqua ses yeux rouges ; elle semblait avoir pleuré, ou alors être malade. Le collier qu'elle avait probablement eu à Noël, étant donné qu'elle le portait en permanence depuis cette date, avait disparu de son cou.

-Vous pensez que c'est important, alors, ce dont a parlé Mlle Mercier ?
-Je ne sais pas. On a toujours privilégié la piste du tueur en série, mais il se pourrait qu'il s'agit d'un règlement de comptes camouflé.
-Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?
-Ce sont des jeunes filles. Souvent, ce sont les jeunes qui trempent dans ce genre de chose.
-J'ai du mal à visualiser Remisvall en capitale de la pègre, là, comme ça, tout de suite.

Alexa soupira. Elle en avait assez de devoir jouer sur des suppositions farfelues. Dave avait raison, mais qu'avaient-ils d'autre ? La piste que leur avait fourni Johanna semblait pour l'instant la plus intéressante.
Penser à Johanna lui fit penser à Alec. Elle était en colère contre lui. Trop de choses s'étaient accumulées. Il avait beau vouloir lui faire croire qu'il était gentil, il finissait toujours par la faire souffrir.
Kate entra et se servit une tasse. Soudain, Alexa en vint à l'envier et à lui en vouloir. Elle avait vécu paisiblement pendant vingt ans avec l'homme qu'elle aimait, elle. Et tout fichu en l'air en couchant avec le premier venu. C'était injuste.
Oh, bon sang, Alexa, arrête de te prendre la tête avec ça ! Tu ferais mieux de réfléchir à ton enquête, songea-t-elle. Elle était perdue. Même en éliminant tous les proches d'une victime, ils avaient encore un nombre incommensurable de suspects.
L'inutilité frustrante des analyses légistes était le pire de tout. Il y avait de l'ADN, il y avait des traces de doigt, de sperme, de sueur sur tous les corps sans exception. Les mêmes, elle avait su cela une fois les derniers tests achevés. Mais ces traces ne correspondaient à personne. Elle était au bord de la crise de nerfs, aurait voulu pouvoir prendre les empreintes digitales de chaque habitant de la ville, comparer, mais c'était trop long et elle n'en avait pas le droit. Elle se surprit à regarder un oiseau par la fenêtre. Elle pourrait enjamber le rebord, en finir, et laisser tout cela à d'autres... Pourquoi ? Pourquoi ce tueur tuait-il ? Qu'est-ce qu'il cherchait, au juste ? Un plaisir sadique ? Satisfaire une forme de folie ?

Son téléphone sonna. Elle jeta un coup d’œil au numéro. Johanna. Elle non plus, à l'aiguiller sur une autre affaire, elle ne l'avait pas aidée. Tout le monde l'agaçait, de toute manière.

-Allô ?

La voix de la jeune femme à l'autre bout du fil était pantelante.

-Alexa... Alexa...

Elle semblait en complète panique. Alexa se leva nerveusement de sa chaise. Kate et Dave, en train de potasser les dossiers pour trouver des suspects déjà fichés dans leur affaire de drogue, levèrent le nez.

-Qu'est-ce qui t'arrive ?
-Je... je suis désolée... de t'avoir menti... Il... il faut que je te parle... tout de suite... J'arrive au commissariat...

En effet par la fenêtre la jeune femme vit la silhouette de son amie courir, le téléphone à la main, au milieu de l'affluence de la rue, dans la fin d'après-midi, ses cheveux roux flamboyants n'étant pas compliqués à voir. Soudain, elle vit une silhouette, indistincte, floutée par la myopie d'Alexa, s'approcher de Johanna, lui chuchoter quelque chose à l'oreille. Elle vit la jeune femme s'affaisser.

-Non !

Elle sortit dans la rue et courut à sa rencontre. Les passants s'écartèrent. Elle releva Johanna, la ranima, l'emmena jusque dans l'enceinte du commissariat.

Alec arriva quelques instants plus tard, en pleine effervescence. Il avait fini par être pris en stop sur le chemin du retour, à quelques centaines de mètres du commissariat. Alexa tenait la main de Johanna, qui regardait le vide, et lui tendait un verre d'eau auquel elle ne touchait pas. Elle semblait possédée, ou amnésique, mais l'inspectrice s'acharnait à vouloir lui parler.

-Qu'est-ce qui se passe ? Demanda-t-il.
-Je... je ne sais pas, répondit Alexa, paniquée. Elle m'a dit qu'elle voulait me parler... et puis...

Elle lui raconta l'étrange scène à laquelle elle venait d'assister. Alec haussa un sourcil. Tout cela lui donnait une impression étrange de déjà-vu. Il jeta un coup d’œil au visage de Johanna.
Elle souriait.


Chapitre 15 : Drogues et autres calamités


Citation:


Johanna s'installa calmement dans le box d'interrogatoire. Les murs blancs, la table à 3 chaises, l'odeur de plastique et de café... tout cela avait un relent de déjà vu. Déjà vécu Elle se souvint s'être assise là pour témoigner.
Trois ans. Et pourtant, comme hier.

* * *
Remisvall, 2010

-Un thé ? Un café ?

Un jeune employé sympa, un peu rond, la peau comme du chocolat au lait, éclatant de sueur et d'énergie, lui avait proposé cela d'un ton jovial. Elle avait poliment décliné. C'était déjà difficile de se retrouver là en pleine nuit, dans la lumière crue des néons démoniaques, pas la peine d'en rajouter en y avalant quelque chose. Elle aurait l'impression de devoir y être toujours liée si c'était le cas, comme Perséphone qui dut retourner aux enfers tous les six mois pour y avoir avalé six misérables pépins de grenade.
Enfin, elle avait envie de vomir. L'odeur de plastique et de café n'arrangeait rien.

-DS Jones arrive, dit l'employé de police. C'est elle qui va prendre votre déposition. Vous avez froid ?

En effet, la jeune femme était en robe de chambre, et le commissariat mal chauffé. Elle hocha pourtant la tête négativement. Elle préférait rester là. Dans son coin. Rose de honte. Un afflux de sang cognait encore dans la bosse sur son front, mais elle se fit violence pour le pas trop montrer qu'elle était blessée.
Le jeune homme revint une dernière fois.

-Vous êtes sûre que vous ne voulez rien ?

Elle leva les yeux dans son regard noir, rond, ingénu. Brusquement, elle craqua et éclata en sanglots. Il se sentit décontenancé un instant, puis lui prit gentiment le bras et lui tendit un mouchoir. Elle ne savait plus trop ce qu'il avait dit à ce moment, quelque chose comme « Calmez-vous, tout va bien se passer », avant que la porte du hall qui débouchait sur les bureaux s'ouvre en coup de vent. Alexa, avec sa démarche pressée, traversa la salle d'attente et la vit. Johanna sécha ses larmes et elles se reconnurent.

-Vous venez déposer plainte ? fit-elle après un temps de réflexion, avec un ton professionnel mais plus doux que celui dont elle avait l'habitude avec d'autres plaignants.
-Oui.
-Venez avez moi. Finnegan, occupez-vous avec Donovan du monsieur qui a sa vitre de voiture cassée.

Alexa jeta un coup d’œil nerveux à sa montre. Le beau jeune policier s'en alla, et elles se retrouvèrent dans ce même box, en compagnie du DI Cunningham, un quinquagénaire grisonnant un peu rondouillard avec un teint grisâtre de vieux papier carbone. Johanna était impressionnée par l'endroit. Elle n'avait jamais été dans un commissariat auparavant. Les murs blancs, sa solitude, la table entre elle et eux qui semblait immense... tout était un peu oppressant. Les deux policiers s'installèrent sur la table et Alexa sortit de quoi noter.

-Alors, fit le DI Cunningham d'une voix rauque. C'est bien l'une des rares fois où je prends une plainte, là. Vous ne pouviez pas faire cela avec Finnegan ? demanda-t-il à Alexa.
-Il est occupé avec le type qui vient de se faire fracturer sa vitre de voiture, répondit-elle.
-Ah oui c'est vrai. On est vraiment en sous-effectif, grogna-t-il. En plus, c'est idiot de devoir être deux pour un dépôt de plainte. Bon, passons. Donc – il s'adressait enfin à Johanna – Qu'est-ce qui vous arrive ?
-Je... c'est compliqué.

Elle était confuse et avait encore du mal à réaliser ce qui venait de se passer.

-Comment vous vous appelez ?
-C'est... c'est compliqué. Sur mes papiers je m'appelle Jonathan Mercier.
-C'est français ça, comme nom de famille grogna-t-il dans sa moustache grisonnante.
-Ou... oui. Mais... je préfère Johanna, enfin vous voyez...

La suite de sa phrase se perdit dans les affres de sa timidité. Elle devint si rouge que ses joues entraient en concurrence avec ses cheveux. Alexa leva la tête et demanda à Cunningham :

-Je mets quoi alors ?
-Mettez... Je sais pas. Mettez son nom et sa civilité de naissance, avec son vrai prénom à côté, sinon on va avoir des emmerdes avec l'administration.
-D'accord.

Elle commença à gratter le papier. Elle appuyait si fort sur le stylo que ça faisait un bruit infernal pour la pauvre Johanna, qui commençait à avoir une sérieuse migraine à cause de sa bosse.

-Alors, reprit Cunningham. Racontez-moi ce qui vous arrive.
-Je... je vis séparée de ma famille depuis que j'ai dix-huit ans. Mon... identité leur a pas trop plu.
-Ah. Ouais. D'accord. Merde.
-Alors j'ai coupé les ponts avec eux, pour m'installer ici. Mais ils ont réussi à me retrouver. Je... je sais pas comment expliquer, c'est un peu confus.
-Essayez.
-Ils ont sonné à la porte. Ce soir. J'étais habillée comme ça, je m'apprêtais à dormir, je suis en congé ce soir.
-Vous faites quoi, dans la vie ?
-Je suis serveuse. Vous pouvez demander confirmation de mon congé à mon patron.
-C'est ce bon vieux Percy ?
-Oui.
-Je le connais bien. Pas la peine de confirmer, on vous croit. Miss Jones, vous notez bien j'espère.

Alexa gravait en effet le papier comme une acharnée de sa grosse écriture ronde un peu erratique, armée d'un stylo bic bleu mâchouillé. Elle ressemblait à une élève de lycée trop consciencieuse, notant avec vénération les paroles sacrées sorties de la bouche d'un professeur.

-Et donc, ils ont sonné à la porte. Il y avait mon frère, mon père et quelques potes de mon frère. Quand je les ai reconnus, j'ai été un peu surprise, voir même bouleversée. Je leur ai demandé en français ce qu'ils faisaient là. Mon frère m'a répondu « et toi, qu'est-ce que tu fais là ? » et il a commencé à... à m'insulter...
-Qu'ont-ils dit ?
-Oh hem... c'est difficile à traduire, mais je pense que vous savez... Que vous savez le genre de mots qu'on peut utiliser pour m'insulter...

Elle était au bord des larmes. Alexa eut pitié d'elle et décida d'accélérer la conversation.

-Comment avez-vous réagi à leur arrivée ? demanda-t-elle.
-Je... rien... J'étais juste sous le choc je crois... Après, un pote de mon frère m'a poussée contre le mur, et les autres ont commencé à détruire mon appartement. Il ont jeté plusieurs objets par terre, et m'en ont jeté plusieurs à la figure aussi, et m'ont donné des coups de pied. Je me suis réfugiée dans un coin, et j'ai attendu qu'il se calme... j'avais beau lui dire d'arrêter, il continuait. J'étais te... terrifiée.
-D'accord. Il s'est passé autre chose ?

Johanna ouvrit la bouche pour dire autre chose, mais se retint. Ils ne la croiraient pas, de toute façon. Elle même avait encore un peu de mal à y croire.

-Mon frère a fini par arrêter. Il a crié qu'il allait me tuer, que j'étais une honte pour la famille, qu'il reviendrait. J'ai... j'ai attendu qu'ils partent et j'ai couru ici.
-Vous avez très bien fait, dit le Détective inspecteur.

Il s'apprêtait à conclure la déposition, mais Alexa avait remarqué l'hésitation de Johanna. Elle pouvait voir en elle cette expression penaude, hésitante, terrorisée qu'elle connaissait bien et qui la révoltait à chaque fois qu'elle la rencontrait.

-Vraiment rien d'autre ne s'est passé ? demanda-t-elle doucement.
-...
-Quoi qu'ils vous aient fait, vous n'êtes pas coupable, Johanna.
-L'un des amis de mon frère a... a voulu abuser de moi, je crois.
-Comment ça ?
-Il m'a mise à genoux, a baissé son pantalon, et puis j'ai dû... enfin... Je sais pas si c'est vraiment...
-Je ne comprends pas, Mlle Mercier, interrompit Mr Cunningham.

Elle baissa la tête pour cacher ses larmes et renifla. Elle finit par réussir à couiner :

-... Est-ce que par la bouche, ça compte ?

Alexa cessa de prendre des notes et releva la tête. DI Cunningham fixait Johanna d'un air triste, désolé mais en même temps presque habitué.

-Oui, ça compte, finit par articuler Alexa.

Un long silence. Johanna serrait les dents et elle regarda le faux-plafond, essayant de ne pas éclater complètement. Elle ne pouvait plus rien dire. Ce box d'interrogatoire, pris dans un espace temps infini, devenait la prison de ce secret.


* * *

-Elle est droguée, dit Alec.

Il ferma la porte du box d'interrogatoire derrière Alexa. Ils lui avaient parlé pendant cinq bonnes minutes, sans succès. Johanna répondait à leurs questions par des phrases sans suite, qu'ils enregistraient pour la forme mais dont ils avaient peur de ne rien pouvoir tirer.

-Les paroles insensées, les gestes vagues, le regard vide... je connais cet état, Alexa.
-Ce n'est pas parce qu'elle nous a parlé d'un trafic de drogue qu'elle en consomme forcément, coupa la jeune femme.
-Mais t'as entendu aussi bien que moi !
-Elle ne disait pas n'importe quoi. C'était un souvenir. J'étais là. Elle a dit qu'elle voulait témoigner.
-Ca faisait sans doute partie de son délire. On a pas le temps d'écouter les délires mystiques d'accros au crack !

Un bruit de l'autre côté de la cloison les fit se retourner. Johanna avait plaqué ses deux mains sur la baie vitrée et les regardait intensément, sans rien dire. Puis, elle commença à tapoter la vitre dans leur direction.

-Okay, marmonna Alexa. Ça, c'est flippant.

Alec rouvrit la porte et entra à nouveau dans le box mais Johanna ne fit pas attention. Elle continuait à fixer Alexa et à la montrer du doigt.

-Qu'y a-t-il avec elle ? demanda Alec d'un ton qu'il voulait le plus neutre possible.
-C'est elle, lâcha Johanna d'une voix inquiétante.
-Elle ?
-C'est elle qu'il veut.

Alec fronça les sourcils et rapprocha l'enregistreur, qu'il tenait dans les bras près de la bouche de Johanna qui semblait ne pas se décider à se décoller du mur.

-Il ?
-Don Juan. Le Don Juan des morts. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement.

Le sang d'Alec ne fit qu'un tour. Johanna retourna s'asseoir. Alexa, qui se rendait compte que quelque chose de crucial était en train de se passer, rentra dans le box.

-Avez-vous vu son visage ? demanda Alec, imperturbable.
-Il n'avait pas de visage. Juste une surface plate et vide, brillante et pâle comme la mort, qui brouillait sa voix... Il a dit qu'il la voulait elle, c'est tout ce dont je me souviens. Désolée, je suis confuse...
-Est-ce qu'il t'a fait quoi que ce soit ? dit Alexa.

Pas de réponse. Johanna semblait à nouveau perdue dans son délire. Elle commença à pleurer.

-Qu'est-ce qu'il t'a fait, Johanna ? cria l'inspectrice. Répond-moi !
-La même chose qu'à toi.

Sur la dernière phrase, sa voix se fit plus grave, sa voix d'homme reprennait le dessus. Elle s'écroulait doucement, voulut se raccrocher à la table et fit tomber l'enregistreuse. Alexa la rattrapa in extremis. Elle l'appelait, lui criait des questions mais Johanna n'entendait plus que dans un écho très lointain. Elle ferma les yeux et la bouche, et s'évanouit.

* * *

-On ne panique pas, dit Alec.

Il prit la main d'Alexa. Ils étaient dans son bureau. Un désordre général avait suivi le malaise d'Alexa. Il avait fallu appeler les pompiers pour qu'ils la raniment, les journalistes avaient débarqué pour assister au carnage, ainsi que des badauds. Le "Comité des Noël Sans Elle" avait rappliqué et la presse leur avait donné la part belle sur l'incompétence de la police à gérer une fois de plus les problèmes de la ville.

-C'est peut-être juste un délire complet dû à la drogue, marmonna Kate, qui venait d'arriver.
-Elle ne se drogue pas. Je la connais assez pour dire cela. Je suis sûre que quelqu'un d'autre l'a droguée pour ne pas qu'elle puisse dire ce qu'elle avait à dire.
-Elle a dit "C'est elle qu'il veut" en parlant de toi, coupa Alec.
-Pourquoi esch'qu'elle dirait cha ? Ch'il te voulait, il t'aurait déchà tuée, cha n'a pas de chenche, ajouta Dave, la bouche pleine d'un gâteau de Noël qui dégoulinait sur sa veste.

Alexa restait silencieuse.

-Quels sont les points communs des victimes ? dit-elle d'un ton las à Kate.
-Pourquoi demander ça maintenant ?
-Répond-moi, c'est tout.
-Ce sont toutes des femmes, jeunes, blanches. Elles ont toutes été violées, puis tuées, puis mutilées d'une partie de leur corps, à l'exception notable de Ms. Spring qui a sans doute été mutilée par notre tueur mais tuée par son mari, et qui n'a pas été violée.
-Et si... imaginons un instant que notre tueur soit vraiment tordu. Mais si on réunissait tout ce qu'il a pris à ses victimes, pour en faire un être humain, à quoi ressemblerait-il ? Quelles seraient ses caractéristiques ?
-Il serait putain de bizarre, lâcha Dave. Il aurait quatre yeux, deux jambes, une tête et pas de corps.
-Parce qu'il n'a pas terminé sans doute. Mais comment serait-il ?
-Les deux femmes a qui il a pris les jambes faisaient la même taille, environ 1m75, donc notre monstre de Frankenstein ferait sans doute cette taille. L'une des paires d'yeux est bleue, l'autre est marron, mais la jeune fille portait des lentilles bleues. Le visage est assez fin, triangulaire, avec des cheveux brun-noir assez longs, avec des traits un peu sévères mais somme toute une femme assez jol...
-C'est bon Dave, on a compris. Je pense qu'on est bons, ajouta-t-elle en se tournant vers les deux autres.
-Quoi ? s'exclama le jeune policier.
-Le voilà, le point commun entre toutes les victimes. Le lien. Le but de notre tueur. C'est moi.



Citation:
La conférence de presse qui suivit les conclusions d'Alexa sur les mutilations des corps fut éprouvante. En réunion large, ils avaient pourtant planifié chaque question, tiré au clair chaque élément obscur. Les journalistes s'acharnaient, l'un d'eux avait même inondé la boîte au lettres d'Alexa. Il voyait à ses traits tirés qu'elle était sur le point d'abandonner et essayait de répondre aux questions à sa place, mais tout finissait par se mélanger jusqu'à la question fatidique d'un journaleux local :

-Pourquoi le tueur vous en voudrais personnellement à vous ?

Alexa ferma un instant les yeux. Comme si elle ne s'était pas déjà posé la question des milliers de fois. Comme si elle n'avait pas retourné le problème dans sa tête, soupçonné tout ses proches, même les morts. Mais qui pourrait revenir la hanter au point de lui faire jouer cet horrible jeu de massacre qui décimait sa ville à une cadence d'usine ?
Elle se leva et planta son regard dans celui de la caméra de la BBC, car à présent les meurtres en série passaient à la BBC.

-Voici ce que je dirait à la personne qui massacre ces filles.

"Vous, qui que vous soyez. J'ignore qui vous êtes, mais je sais que vous voulez me faire du mal à moi en perpétuant ces meurtres. C'est peut-être un plaisir pour vous, peut-être que vous êtes fiers de vous. Mais je vous jure que je vous attraperais, que je vous ferais payer ce que vous avez fait. Je suis prête à tout pour vous empêcher d'agir, et si c'est moi que vous voulez, je suis même prête à me livrer à vous."

Un long silence s'installa dans la salle. Alexa scruta le visage de chaque personne présente, terminant par celui d'Alec. Elle semblait ne pas le voir. Puis, toute la salle, prise par cet élan d'héroïsme, se leva. Les journalistes applaudissaient, les familles de victimes avaient les larmes aux yeux, pendant qu'Alexa quittait sa tribune. C'était une ambiance étrange. Comme un calme, avant la tempête. Il la suivirent jusqu'à la voiture de police, où il l'aidait tant bien que mal à entrer sous les flashs.

* * *

-Chuis pas très convaincu de la version d'Alexa, dit Dave à Kate alors qu'ils quittaient la réunion.

Ils montèrent dans la voiture de Dave. Celle de Kate était en rade, alors il s'était gracieusement proposé pour la conduire un peu partout jusqu'à ce qu'elle ressorte du garage.

-Pourquoi ? Demanda Kate.
-Si notre tueur lui en voulait autant, elle serait morte depuis longtemps. Non, je pense qu'elle est devenue parano ; elle a presque l'âge des victimes, la presse la harcèle presque autant qu'une star de cinéma enceinte... il y a de quoi le devenir.
-De quoi ? Enceinte ?
-Non, parano !

Il claqua la porte de la voiture. Parfois, il se demandait comment Alec avait pu se caser avec une imbécile pareille. Sans doute parce qu'elle était blonde... Il n'en savait rien. De toute façon, ce n'était pas son truc.

-Tu as vu le journal ce matin ? Ajouta-t-il.
-Oui, c'est vrai que c'est affreux, répondit Kate. Mais...c'est quand même troublant qu'à chaque fois les morceaux pris correspondent à ce que les filles ont en commun avec elles. Et tous ces messages qu'Alec a retrouvés...mais c'est Alec. Pas Alexa.
-Quand même. qu'est-ce que tu en penses, toi ?

Kate se mordit la lèvre pendant qu'il manœuvrait pour garer la voiture.

-Je ne sais pas. Je ne sais plus quoi penser. Nous manquons tant d'indices...

Elle poussa un soupir de soulagement à la vue du scooter de sa fille.

-Bien, Lucy est rentrée !

Elle sortit de la voiture et récupéra son sac à main à l'arrière. Depuis qu'un serial killer traînait dans les parages, il était de plus en plus rare de voir une ou des jeunes filles se promener seules dans les rues, encore plus la nuit.

-Et toi, demanda-t-elle – il avait ouvert la vitre pour qu'ils puissent se parler – tu fais quoi de beau en ce vendredi après-midi ?
-Oh, hem... rien de spécial.

C'était un mensonge, bien entendu. Ils ne savaient rien sur sa vie, il savait tout de la leur. Par exemple, Alec et Alexa... ils avaient beau faire leurs mijaurées à s'éviter, leur amour se voyait comme le nez au milieu de la figure. Lui... il était l'idiot de la famille, méprisé par Alexa parce qu'il n'avait pas une idée de mobile tordu en découvrant une pince à linge sur le lieu du crime. Elle ne parlait jamais de sa vie par style, par contenance. Il n'en parlait pas par modestie.

Il démarra la voiture.

* * *
Remisvall, 2010

Minuit passée. Cunningham l'avait mis à la circulation jusqu'à pas d'heure, mais Dave espérait avoir le temps de prendre un verre au pub en centre-ville. Il conduisit jusque là et vit de la lumière. Soulagé, il entra.
Il n'y avait plus grand-monde, deux habitués et un homme à moitié endormi à une table. Pas de barman, juste une serveuse qui finissait le nettoyage quotidien. Quand elle releva ses cheveux de feu de son visage, il la reconnut sans peine.

-On ne sert plus, marmonna-t-elle sans l'avoir vu. Oh, c'est vous.
-Yep.
-Et qu'est-ce que vous faites ici ?
-Prendre un verre. Me détendre. C'est pas vraiment une ville faite pour les jeunes ici mais bon...
-Tu l'as dit !

Elle gloussa, s'assit sur un tabouret du côté client en croisant les jambes et s'alluma une cigarette. Sous ses grands airs de fille de la rue solide comme un roc, il pouvait voir ses cernes de fatigue à la lumière de la flamme. Elle le surpris en train de l'observer et lâcha :

-Quoi ? Vous allez me coller un PV parce que je fume dans mon propre bar ?

Il éclata de rire.

-Il n'y a que vous les Français pour parler aux flics comme ça. Vous n'avez peur de rien.
-C'est ce qui nous fait vivre, répliqua-t-elle.
-Les choses se sont arrangées depuis la dernière fois que nous nous sommes vus ?

Le visage de Johanna s'assombrit.

-C'est pour ça que vous êtes venu ? Votre chef vous a demandé de me suivre ?
-Quoi ? Nooooon. Pourquoi ?
-Rien.

Ils restèrent un moment silencieux. L'homme endormi à sa table émit un ronflement. Ils rirent tous deux.

-Au moins celui-ci n'ira pas tromper sa femme, dit Dave.
-En effet !

Elle écrasa sa cigarette. L'odeur n'était pas aussi désagréable que d'habitude, songea le jeune homme. Il se mettait même à apprécier cette effluve brûlée, associée dans son esprit au charme de Johanna.

-Tu sais quoi, dit-elle après un moment passé à converser, je crois que t'es plutôt un mec sympa.
-Merci beaucoup.
-C'était vraiment surprenant d'ailleurs, comment j'ai été traitée au commissariat. La manière dont personne ne m'a... méprisée.
-Cunningham est vraiment quelqu'un de bien. Il manque un peu de souplesse, mais peut importe votre sexe, votre couleur de peau ou avec qui vous couchez, il trouveras la personne responsable de ce qui se passe. Quant à Alexa, je pense qu'elle est plus... plus Angelina Jolie que Brad Pitt apparement, si tu vois ce que je veux dire...
-Je vois exactement ce que tu veux dire.
-Cool.

Johanna écrasa sa cigarette. Son geste était précis, gracieux ; le mouvement de ses mains mena le regard du jeune homme sur sa poitrine, un emplacement bien moins chaste et découvert par un large décolleté. Le bout de ses cheveux de feu faisait une petite bouche qui effleurait délicatement cet endroit de sa peau. Elle parlait de... il ne savait trop quoi, son esprit était embrumé par le whisky qu'elle lui avait servi. Son accent était plutôt mignon, il sonnait un peu sophistiqué. Elle lui avait servi un verre ; il en but une gorgée, avant de se pencher sur elle et de déposer avec douceur un baiser sur la joue. Elle devint aussi rouge que ses cheveux.

-Pourquoi tu ne viendrais pas chez moi, lui murmura-t-il à l'oreille, finir cette conversation ?
-Tu sais... répondit-elle avec un air gêné, comme tu l'as peut-être deviné, je suis un peu... différente...
-Je m'en fiche.

Il l'embrassa à nouveau. Dave regarda sa montre. Une heure vingt. On était vendredi... après tout, la soirée s'annonçait pas si mal.


* * *

Alec fut le dernier à quitter la réunion. Il attendit que l'ensemble des inspecteurs et policiers sur l'affaire sortent pour aller voir Alexa. Elle leva les yeux vers lui d'un air résigné et épuisé.

-Qu'est-ce qu'il y a ?

Il ne répondit pas tout de suite et regarda ailleurs.

-Je dois faire une conférence de presse. Présenter nos conclusions et calmer la foule. Quoi ?

Il sortit un journal de son sac. Elle n'avait pas eu le temps d'aller au marchand de journaux ce matin et s'en mordit amèrement les doigts.

DI Alexa Jones et son passé trouble – toutes les révélations d'une amie de longue date

Les yeux d'Alexa s'agrandirent d'un coup.

-Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
-Frais du matin. Révélations de la part d'une certaine Kathleen, une fille d'ici qui est soi-disant partie faire ses études avec toi.
-Hein ? Le... le nom me dit vaguement quelque chose...

Alec sentit qu'il avait touché un point sensible ; elle semblait en proie à la panique.

-Qu'est-ce qu'elle a raconté sur moi ?
-Beaucoup de choses, apparement. J'en ai entendu des bribes. Mais je préférerais l'entendre de ta propre voix.
-D'a... d'accord, bredouilla-t-elle. Chez moi. Maintenant.


Citation:
Londres, 2007

« Chère Alexa,

Je sais que tu recevras cette lettre sans doute trop tard. Je n'ai pas voulu te faire peur en t'alertant avant ; tu as déjà subi tant de malheurs que je n'ai pas voulu te faire paniquer. Tu dois sans doute trouver cette lettre bien idiote après tous ces mois à ne pas se parler.
Parfois je me demande si nous deux ce n'était pas un rêve, une idylle trop belle pour être vraie. Je ne peux pas penser que nous ayons vécu plus qu'une amitié parfaite, sans chair, sans sexe. J'essaie de penser à toi comme à un prince charmant qui n'existera jamais.
Comparé à nous, Henry James et moi c'était sans doute ridicule, mais je l'aimais. Je l'ai tant aimé que j'ai fait ce que je n'aurais jamais pu sans doute faire avec toi : je l'ai épousé. Nous étions proches d'avoir une vie parfaite, et c'est au nom de cela que je t'écris : au nom de cette vie parfaite impossible.
Ne sois pas en colère contre moi, Alexa. Je t'aime beaucoup trop pour que tu puisses me haïr. Je n'aurais jamais pu vivre avec toi, je n'étais pas faite pour cette vie que tu as peut-être, cette vie de lesbiennes. Même si je pense que tu vis cette vie uniquement à cause de ce que tu as vécu avec ton frère. Je ne te blâme pas, car j'ai moi-même fait des erreurs, la première était de me marier et je te souhaites de ne jamais faire cette erreur-là non plus.
Je dois sans doute te sembler un peu confuse ; j'essaie de mettre par écrit ce que je penses, ce que j'ai dans le cœur pour toi. Je veux que tu gardes ces mots comme les derniers dépositaires de ce que fut mon existence.
Henry James n'était pas l'homme parfait que je me suis efforcée de te décrire, mon ange ; bien sûr nous étions riches, mais ton histoire à toi aurait dû me prévenir que les pires drames arrivent souvent dans les familles riches. Que l'argent rend fou ceux qui en ont trop, et rend malheureux ceux qui n'en ont pas assez. Ce serait un euphémisme de dire qu'il ne me rendait pas heureuse. A vrai dire, je n'avais guère que les poudres de maquillage hors de prix pour cacher les coups. Le pire ce sont les mots, les insultes ; les claques ne viennent qu'après, ne sont qu'un couronnement, une sorte de libération, les ordures vocales elles, restent dans ton ventre et y croupissent jusqu'à la mort.
Je ne veux pas qu'il me tue parce que j'aurais porté plainte ; j'ai trop honte pour porter plainte, et je ne veux pas faire vivre une telle vie à notre futur enfant. Je ne peux pas avorter, j'entends ta voix de sacrée féministe dans ma tête qui me hurle de le faire, mais je ne peux pas. Il a trop de contacts dans la police ; une telle histoire terminera pas un non-lieu et une procédure de divorce interminable.
De toute façon que me resterait-il ? Je n'ai que toi, et tu ne veux sans doute plus de moi. Nous n'étions qu'une paire d'adolescentes idiotes, même si je m'en veux de te faire subir cela. Mes parents sont trop vieux pour voir ma déchéance ; il y a longtemps que je ne leur ai plus parlé, ne leur en parle pas, laisse ma mère mourir avec l'espoir que sa fille vit loin d'elle, mais dans du coton doré de bourgeoise.
Malgré tout, tu es peut-être la seule personne que j'ai aimée et qui m'a aimée.
Je t'aime.

Martha. »

Alexa chiffonna la feuille sur laquelle s'étaient ridiculement imbibées quelques larmes. La police l'avait trouvée sur les lieux du drame, et l'avait déjà examinée ; mais aucune trace de doigt d'Henry James Geoffroy, le mari de Martha. Elle lui était adressée ; il lui avaient donc donnée, à elle, la petite bleue de la circulation, comme foutue récompense des travaux effectués.
La famille Geoffroy comptait l'inhumer. Un tel suicide était terrible ; béat de crédulité, aucun n'avait vu la lettre et ne savait la cruauté de leur fils chéri.
Alexa défroissa la lettre. Elle la plia en quatre d'un geste rageur, la rangea dans sa poche et sortit de son studio, les poings serrés et monta dans sa voiture. Elle lui servait de véhicule de fonction, aussi le commissaire l'avait équipée d'un superbe GPS à commande vocale dernier cri qu'elle n'aurait jamais pu se payer.

-Adresse-de-destination ? Demanda la voix robotique.

Elle repris l'enveloppe, et lut les coordonnées sur le rabat. Elle démarra en trombe et disparut au coin de la rue.


* * *


Il faisait un froid à congeler les morts. Alec gara sa voiture en face de chez Alexa. C'était une résidence, une maison divisée en trois ou quatre petits logements, un peu à l'écart de la ville. Un endroit plutôt joli, songea-t-il, et bien au-dessus de ce qu'il aurait espéré pour une jeune femme comme Alexa. Elle le fit entrer. L'intérieur était sobre, mal rangé, un peu lugubre. Elle sortit une bouteille de vin, un peu solitaire dans son placard, et lui en servit avant de remplir son propre verre de soda sans sucre.

Ils étaient des gens silencieux. Leur silence mutuel leur convenait, mais Alec ne put s'empêcher de remarquer le vide de cet endroit. Même lui avait quelque part dans son appartement de location une photo de sa fille, un vieux portrait de ses parents, quelque chose.

-Depuis combien de temps tu vis ici ? demanda-t-il.
-Oh, hem... Quatre ou cinq ans. Depuis que j'ai fini mes études.
-Pas plus longtemps ?
-J'ai... J'ai passé mon enfance et mon adolescence à Remisvall. Mais... ce n'est pas une période dont j'aime me rappeler.
-Pourquoi ?
-Longue histoire.

Elle s'assit dans le canapé, à quelques centimètres de lui. Ses gestes étaient maladroits, gênés.

-Nous sommes pareils, dit Alec après un long silence. Deux brutes fragiles. Tu peux... tu peux me dire.
-Nous vivions au manoir de Kingsbury. La famille parfaite au yeux de tous, riches, beaux, bien portants, toujours gentils, toujours prêts à donner un coup de main. Mon père était le maire adjoint du village et dirigeait l'usine de Tearsworth qui donnait du travail à une bonne partie de la ville, ma mère était prof au lycée et faisait partie de nombreuses associations. Ils étaient toujours occupés, laissant mon frère et moi grandir, semblait-il en paix et harmonie, pour devenir aussi parfaits qu'eux. Sauf que... Kilian était malade. Il n'en laissait rien paraître, au début c'était juste un môme bizarre, un peu solitaire, un peu brutal. Mais nous étions deux à être comme ça, alors quand j'ai compris qu'il n'était plus lui, c'était déjà trop tard.

Elle commença à pleurer. Alec serra sa main dans la sienne, et sur ses lèvres se forma un silencieux "Continue".

-J'ai essayé de le dire à papa et maman, mais ils ne voulaient pas me croire. Il était terrifiant. Il était parti dans un grand délire, il m'appelait sa princesse, sa moitié, il disait qu'il m'aimait, il me harcelait pour que je reste avec lui au lieu d'aller chez mes copines. Il me touchait, me prenait, m'embrassait, me déshabillait, me... J'ai essayé de le dire, mais il me menaçait de me faire du mal si j'en parlais. Mes parents ne voulaient pas me croire de toute façon, ils me prenaient pour une ado de quatorze ans qui se raconte des histoires pour se rendre intéressante. Mais je restait, j'avais tellement peur de ce qu'il me ferais... Une nuit, il est venu dans ma chambre, et il a voulu recommencer, mais cette fois-ci j'ai voulu crier, résister, je priais pour que quelqu'un se réveille, qu'ils ouvrent les yeux sur ce qui se passait, mais j'avais tellement honte de ce qui se passait, tellement peur de détruire toute notre vie... Et puis j'ai vu qu'il avait un couteau dans sa main. Il m'a dit que si je recommençais à faire du bruit une fois de plus, il me tuerait. J'avais si peur cette nuit-là, que lorsqu'il est parti, je suis restée une heure à trembler sur mon lit, incapable de bouger, incapable de dormir. Et lorsque j'ai recouvré mes esprits, je me suis dit que je ne voulais plus que ça recommence. J'ai fait mon sac et je me suis enfuie.

* * *

-Martha ! Martha ouvre-moi !

Elle tambourinait à la porte de la maison rouge. Il était tard, si tard dans la nuit. De temps à autre, elle se retournait, terrifiée à l'idée de le voir apparaître au coin de la rue. La porte finit par s'ouvrir, avec sa meilleure amie en robe de chambre sur le seuil.

-Qu'est-ce qu'il se passe ? s'exclama-t-elle d'un ton affolé.
-Il... il me poursuit... Laisse-moi entrer, s'il te plaît !

Martha la fit venir dans le vestibule et ferma la porte. Elle lui fit quitter son sac et s'asseoir dans le salon. Ses parents, également réveillés, la regardaient d'un air inquiet. Alexa raconta toute l'histoire en pleurant ; c'était comme s'il avait versé de l'acide dans son corps, elle se sentait sale, inhumaine, coupable. Mais Martha était là.
Elle avait si peur qu'elle avait même mouillé son pantalon. Mais Martha fit semblant de ne rien remarquer. Elle la prit dans ses bras, lui fit un chocolat chaud, l'écouta sans rien dire, sans juger. Il faisait chaud entre ses bras.

-Ce n'est pas de ta faute.

A chaque fois qu'Alexa fermait les yeux, elle revoyait Kilian, son expression folle, elle sentait ses mains s'introduire partout là où elle ne voulait pas, briser chaque barrière. Martha pansait ces blessures-là, mettait de la crème sur les bleus, du mercurochrome sur les écorchures, l'embrassait sur le front et la rassurait.

-Ce n'est pas de ta faute.

Elle ressentait par flashs la peur au ventre, son coup de poignard au plus profond d'elle-même. Il était là, en elle, quelque part. Elle pouvait lui parler, dans sa tête, il était toujours là, il serait toujours là.
Parfois, elle pouvait même le voir.


* * *

Alexa posa sa main à côté d'elle, à l'opposé d'Alec. Elle semblait toucher quelque chose qui n'existait pas. Sous le choc de cette révélation, il ne sut quoi dire. Il avait dû faire face à beaucoup de choses affreuses dans sa vie, mais les victimes n'avaient jamais eu une aussi grande place dans son cœur. Sans s'en rendre compte il avait pleuré aussi.

-Et... que lui est-il arrivé ? finit-il par dire.
-Il y a eu un procès. Les pires jours de ma vie. Mes parents ont nié en bloc ; ils refusaient d'accepter qu'ils n'avaient rien vu et ont préféré me traiter de menteuse et se ranger du côté de Kilian. Mais les preuves étaient trop évidentes ; tout ce qu'ils ont réussi à faire, c'est lui éviter la prison en le faisant reconnaître fou. Il a été enfermé dans un asile à perpétuité, et le juge m'a retiré de leur tutelle. Les parents de Martha se sont occupés de moi jusqu'à ce que j'ai dix-sept ans, ensuite je me suis débrouillée toute seule. Mes parents sont morts l'un après l'autre ; les médecins m'ont dit qu'ils étaient malades, mais je pense que leur précieux fils chéri mit en prison par leur sorcière de fille, ça les a tués de chagrin.

De douloureuse, sa voix devenait amère. C'était elle qu'ils auraient dû défendre, pas Kilian. C'était elle la victime, pas lui. Elle leva les yeux vers lui. Elle semblait déterminée.

-Je trouverais qui a tué ces filles avant qu'il ne tue quelqu'un d'autre. Je ne veux plus que quelqu'un aie à subir ça, plus jamais !
-Je sais. Je comprends.

Elle se réfugia dans les bras d'Alec, qui poussa un long soupir de soulagement. Il ne remarquait pas dans les yeux de celle qu'il aimait la lueur de folie que son jumeau avait laissé. Il n'entendait pas la voix de Kilian qui sortait de ses rêves, qui l'accompagnait partout, qui lui hurlait qu'elle était une victime et contre laquelle elle luttait. Parce qu'il n'était plus de ce monde, elle lui avait dit, il avait fugué de son asile et s'était jeté du haut d'une falaise.

Alexa embrassa Alec sur la joue, Alec lui répondit par un baiser sur la bouche. Ses lèvres avaient un goût salé à force d'avoir pleuré mais il n'y faisait pas vraiment attention. Il l'embrassait doucement, encore, encore, il sentait en lui un désir de vivre qui réveillait son vieux cœur fatigué, une envie d'en découdre, une envie d'elle. Il connaissait certaines rumeurs à son sujet, et les comprenait ; il sentait dans chacune des petites résistances qu'elle lui opposait la marque des violences de son frère, l'empreinte de ce double maléfique qui mettait entre eux une barrière. Alors il demandait :

-Tu as envie ?

Et elle répondait « oui ». Il redemandait. Ils étaient deux, ils étaient ensemble, deux siamois qui dansaient. Il enleva ses vêtements, et à chaque morceau de peau, malgré son désir de se jeter à corps perdu dans la bataille, la litanie revenait. « Tu veux toujours ? » « Oui ! ». Elle semblait s'illuminer elle-même. Il n'était pas parfait, il était fatigué, il était grognon, il avait vécu la noirceur et la haine. Au milieu de leur duel elle caressa sa barbe en riant.

-Quoi ?
-Rien ! Tu piques, c'est tout ! J'ai l'impression de coucher avec le père Noël.

Il fronça les sourcils. Soudain, elle lui vit l'air triste de d'habitude, elle ne voulait pas qu'il aie cet air triste. Ce moment, c'était leur moment à eux, leur moment de plaisir intime. Elle le fit se retourner et se mit au-dessus de lui.

-Je peux te dire quelque chose ? Un secret ?
-Vas-y.
Elle avait cet air enfantin qu'il ne lui avait jamais vu. Elle caressa doucement ses joues velues et chuchota :

-J'ai jamais... je l'ai jamais fait avec un homme, après.
-Oh.
-Je veux dire... C'est un peu... difficile pour moi, comme sensation.
-Si tu ne veux pas...
-Non. C'est juste... Je veux faire l'amour avec toi. Vraiment. Je veux... je veux surmonter ça ensemble.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa tendrement.

* * *

C'était une bonne sensation, songeait Alec dans un demi sommeil. Être le bienvenu. Il voyait plus le négatif que le positif dans les sentiments des autres envers lui. Il détestait devoir faire des efforts pour leur plaire, après le dégoût premier, alors il n'en faisait pas, sachant pertinemment, quelque part au fond de lui, qu'il n'en était que plus désagréable. Il s'en fichait d'être désagréable.
Mais pour une fois, il avait l'impression... d'être le bienvenu. Elle ne posait pas de questions. Elle ne le détestait pas parce qu'il était flic, parce qu'il était nouveau en ville, parce qu'il lui prenait son travail... entre eux il n'y avait rien de tout cela. Elle avait voulu de lui, tout de suite, elle était venue vers lui, sans retenue, et il était venu vers elle, sans retenue. Elle lui avait renvoyé au visage ce qu'il était sans se poser de questions ; il aimait cela aussi.

Le lendemain matin, quand il se leva pour rejoindre Alexa dans la cuisine, elle l'accueillit sans sourire. Il aimait cela aussi, l'absence d'un sourire toujours un peu hypocrite. Ils ne s'embrassèrent pas non plus. Ils s'aimaient sans cela. Elle fit sortir deux toasts du grille-pain et lui en donna un, sans rien attendre en retour, ça aussi, il aimait. Et quand elle vint près de lui et s'assit sur ses genoux sans lui demander, il se sentit terriblement bien.

-Tu penses que je n'aurais pas dû provoquer notre coupable comme ça, hier soir.
-Non. Mais je penses que ta provocation l'amuse, à défaut de le faire réagir.
-Elle calmera la presse, à défaut d'autre chose.
-Tu as peur ?

Elle ignora sa question.

-Qu'est-ce que tu vas faire de tout ce que tu sais sur moi ?
-N'en parler à personne.
-Je n'aime pas ta barbe.
-Moi non plus.

Il la fit se remettre debout et l'embrassa sur la joue, puis partit. Il se sentit comme un chien, que l'on traîne, que l'on frappe, mais qui revient toujours.
Avant d'aller travailler, il fit un détour par son propre appartement pour se laver et se changer. Il se sentait mal. Elle le voyait comme un vieil ours fatigué et si elle n'était pas heureuse, elle était jeune et la différence d'âge n'hésitait pas à se faire sentir. Même Lucy le lui disait. Justement, c'était elle qui appelait.

-Papa ! Tu n'es pas censé m'amener au lycée ce matin ? Je t'attends en bas et tu n'es pas là ! Ta voiture vient d'arriver, il n'y a pas de neige dessus. Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Oh. Heu... Laisse-moi cinq minutes, d'accord...
-Tu as passé la nuit chez Alexa c'est ça ? Maman m'a dit que tu étais parti avec elle hier soir. Elle t'a vu.
-...

Il sentait un mélange de fierté et d'agacement face à l'intelligence sherlockienne de sa fille.

-Laisse-moi quelques minutes, j'ai dit !
-Oui. Maintenant que tu as une nouvelle petite amie, monsieur se fait beau !

Elle lui raccrocha au nez. Il se sentit encore plus misérable, alors il mit un peu de mousse a raser – il en avait, par un mystère de la création – et inspira un grand coup. Depuis quand n'avait-il pas fait ça ?
C'était bizarre. Trop doux. Il se sentait trop léger à présent, et un courant d'air lui faisait un peu froid. Il s'essuya le visage, mis son manteau et descendit de l'immeuble.

-Wow, fit Lucy lorsqu'il sortit. T'as voyagé dans le temps ?

Il lui fit la bise – elle essayait de lui toucher les joues pour l'embêter mais il esquiva – et entra dans la voiture.

-Non, en vrai c'est juste parce qu'elle aime ça.
-Oh, merde hein. Merde !

Il donna un coup de poing sur le volant, ce qui la fit klaxonner. Plus de barbe, plus de vieil ours. Et elle avait raison, il avait l'air de dix ans plus jeune, comme sur ses vieilles photos de vacances avec sa fille, lorsqu'elle était enfant. Il en avait une sur le dessus de sa télé.
Cependant, le bruit avait effrayé un passant, et il se sentit un peu ridicule. Il démarra la voiture, pendant qu'à ses côtés sa fille riait sous cape. Une fois sa fille déposée au lycée, il se sentit même complètement idiot. Le plaisir de faire plaisir était recouvert par une espèce de honte étrange d'afficher à tous leurs liaison jusqu'à présent presque secrète. Il était sûr qu'Alexa lui en voudrait pour cela. Son cœur le serrait dans la poitrine. Il poussa un long soupir.
Soudain, en fouillant dans ses poches, il retrouva un paquet de feuilles froissées. Le journal de la veille ! Avec les révélations d'Alexa, il l'avait complètement oublié, celui-là. Il hésita ; devait-il résister à sa curiosité, ou bien lire ce qui pouvait bien être un ramassis de bêtises.
Le titre, cependant, était prometteur :
« DI Alexa Jones, en charge de l'enquête sur la série de meurtres de Remisvall, n'est peut-être pas l'ange qu'elle prétend être »
Mais c'est une lecture plus approfondie qui acheva de le faire bondir de son siège.

* * *

Banlieue de Londres, 2007.

Toujours ce même quartier riche, ces maisons parfaites, cette vie dorée. L'adresse n'était pas difficile à trouver ; ici les rues étaient bien nettes, l'espace bien dessiné. Alexa marcha d'un pas vif de sa voiture à la maison du couple. Elle écouta brièvement à la porte. Plusieurs voix. Toute la famille était peut-être là, à faire une cérémonie funéraire à la mémoire d'une fille de trop basse extraction pour avoir été réellement appréciée, mais pour la mémoire de qui leur propre dignité les obligeaient à se réunir.
Elle sonna brutalement à la porte. Ce fut la tête de ce joli cœur d'Henry James qui vint lui ouvrir, secondé par deux personnes qu'Alexa ne connaissait pas. Son intuition était la bonne : ils étaient tous là, et ils étaient tous en noir. Il la regardait d'un air perdu, comme s'il essayait, ou faisait semblant d'essayer de se souvenir de qui elle était.

-Bonjour, dit-elle d'un ton glacial.
-Bonjour, heu... tu es Alexa, c'est ça ? Une ancienne amie de Martha ?
-Son ancienne petite amie, plutôt.

Ce n'était qu'à moitié vrai mais elle mettait délibérément les pieds dans le plat. Son ton abrupt, ses manières brusques et son style vestimentaire de garçon manqué renforçaient cette impression, face à cette bande de bourgeois bien mis pour un enterrement hypocrite.

-Elle m'a écrit une lettre, dit-elle à Henry James d'un air de défi.

Une vieille femme à ses côtés, qui ressemblait tant au jeune veuf qu'Alexa aurait juré que c'était sa mère, ouvrit la bouche d'un air étonné, et demanda :

-Qui est cette jeune personne et que viens-elle faire ici ?
-Aucune idée, répondit-il, un peu confus lui aussi.
-Tu la battais. C'est ce qu'elle écrit.

D'un geste théâtral, elle sortit la lettre de sa poche, la déplia, et montra le texte d'un doigt rageur.

-Tu la battais, elle était malheureuse et elle allait avoir un bébé. Un bébé, merde !

Les larmes jaillissaient de colère, sans qu'elle ne puisse se contrôler. Elle donna à Henry James un magistral coup de poing. Surpris, il chancela et porta les mains à son visage. Elle vit du sang couler de son nez, mais cela ne l'arrêtait pas. Elle enchaînait les coups telle une furie.

-Tu le sens, ça ? C'est la sensation qu'elle avait lorsque tu la frappais ! Connard !

Il était à terre à présent, lui criait d'arrêter, et les coups de poings devenaient des coups de pied. Un homme de la famille finit par la saisir par les bras pour la retenir, la famille entière étant sous le choc. Aidé par un autre, il la fit sortir de la maison pendant que les femmes aidaient le jeune homme à se relever. Avant que ne claque la porte, il hurla, hors de contrôle :

-Tu payeras ça, traînée ! N'entre plus jamais chez moi ou tu le regretteras !

La porte se referma sur elle. Elle monta dans sa voiture, démarra en trombe, roula presque un quart d'heure dans les rues de Londres sans savoir bien ou aller. Elle s'arrêta dans un quartier triste et anonyme, et fondit en larmes.


* * *

Et elle avait fini en garde à vue. Pas très longtemps ; elle était flic, ils avaient étouffé la chose. Le mari avait plaidé pour la folie de sa femme, qui sous le délire dépressif avait écrit des inepties dans sa lettre d'adieu, et dans sa grande générosité n'avait pas fait de procès à Alexa, qui avait été mutée hors de Londres. Ses parents venaient de mourir, disait la fille qui racontait toute l'histoire à la presse, et qui était sa colocataire de l'époque. Elle avait apparemment hérité du manoir de Kingsbury, le monument historique du coin, et d'une somme rondelette – les Jones étaient riches. La mère de Martha avaient malencontreusement été mise au courant de l'affaire ; elle était très malade et elle n'avait pas d'autre héritière ; elle avait mis Alexa sur son testament et était décédée le temps qu'elle déménage. Kathleen terminait son témoignage là ; elle ne l'avait plus jamais revue.

* * *

Remisvall, 2008

-Voyons, le bon côté des choses. Je suis putain de riche.

Elle s'alluma une cigarette et en tira une bouffée. Elle ne faisait plus cela depuis au moins sa période rebelle de ses treize-quatorze ans ; diabète et cigarette ne faisaient pas très bon ménage.
Alexa s'assit sur la tombe de son père et de sa mère, et lut l'intitulé de la pierre commémorative, qui bien que fort mélodramatique n'arrachait aucune espèce de douleur à la jeune femme.

-Morts de chagrin mon cul. Mort de leur connerie oui !

Elle donna un coup de pied dans une fleur fanée tombée à côté et écrasa son mégot sur celles qui étaient sur la tombe.
Oh, bien sûr qu'elle avait essayé de leur reparler ! Elle n'avait fait que ça. S'il vous plaît, c'est la vérité, regardez, même lui a avoué, pourquoi vous ne me croyez pas, pourquoi ? Je suis votre fille, pourquoi vous ne me faites pas confiance, pourquoi vous le protégez lui, c'est lui qui m'a fait du mal, c'est lui qui a abusé de moi, c'est lui qui voulait me tuer, pas moi, je n'ai rien fait, s'il vous plaît, écoutez-moi... C'était présent comme hier, cette chose en elle, comme s'il avait laissé sa verge en elle encore, un poids au fond de son ventre, une révolte, une angoisse. Une femme sur cinq est violée au cours de sa vie. Neuf sur dix par quelqu'un qu'elles connaissent. Une sur deux par leur petit ami, fiancé, ou mari. Combien le sont par leur frère ?


* * *

Et à présent qu'elle voyait ce que devenait Remisvall, elle avait l'impression de se battre contre des moulins à vent. Elle s'était jurée de lutter contre toute cette violence, contre tous ces hommes qui oppressaient toutes ces femmes, et voilà qu'un tueur en série épinglait des adolescentes sur son tableau de chasse, et qu'elle avait un coup de cœur pour l'inspecteur Hardy digne d'une jeune fille de quatorze ans. La porte de la salle de travail sur l'affaire Spring s'ouvrit. Elle haussa les épaules, surprise.

-Oh, c'est toi.

C'était Alec. Fraîchement rasé, il avait moins l'air d'un chien battu sous la pluie. Elle commençait même à le trouver beau.
Comment pouvait-elle aimer quelqu'un qu'elle ne trouvait pas beau ?
Son regard était étrange cependant. Ou peut-être qu'elle se faisait des idées. Peut-être que maintenant qu'il avait eu la fleur de l'amour, il la laisserait tomber. Ce n'était pas inhérent aux hommes cependant ; le nombre de gonzesses qui l'avaient laissée tomber après trois rencards... Ou alors, il voulait recommencer. Là, maintenant, qu'elle soit d'accord ou pas. Non, ce n'était pas son genre. Elle devenait folle.
Il ressemblait un peu à Kilian cependant.
Alec ouvrit un classeur et commença à lire les archives, l'air concentré, même si au fond
Kate frappa alors violemment à la porte, et entra sans attendre de réponse. Elle posa un énorme dossier sur le bureau juste devant Alexa, l'air en colère, puis d'un ton théâtral lança :

-Nous avons une nouvelle victime.

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Dernière édition par Angel le Mer 31 Déc 2014 - 17:49; édité 19 fois
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MessagePosté le: Mar 9 Juil 2013 - 14:11    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Mar 16 Juil 2013 - 11:47    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

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Angel
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MessagePosté le: Jeu 31 Oct 2013 - 22:44    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Chapitre 8 publié
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MessagePosté le: Jeu 27 Fév 2014 - 20:54    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Chapitre 9 publié
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MessagePosté le: Ven 11 Avr 2014 - 17:12    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Chapitre 10 publié
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MessagePosté le: Lun 14 Avr 2014 - 12:31    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

J'avais oublié de le dire mais j'ai publié le chapitre 11
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MessagePosté le: Lun 14 Avr 2014 - 18:09    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Salut, je lirais ta fic quand j'en aurais le temps... et l'envie (oui car sans vouloir te vexer lire c'est vraiment quand j'ai rien d'autre à faire Mr. Green)
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MessagePosté le: Jeu 1 Mai 2014 - 11:43    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

J'ai tout mon temps BBW

Chapitre 12 posté
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MessagePosté le: Jeu 1 Mai 2014 - 18:23    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

J'adore c'est super bien écrit . J'ai hâte de savoir la suite , je suppose qu'il y en a une xD .
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MessagePosté le: Jeu 15 Mai 2014 - 20:04    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Merci beaucoup, je fais de mon mieux !

UP : Chapitre 13 publié.
Chapitre 14 publié : Johanna Mercier
Chapitre 15 à paraître : Celle qui l'avait vu
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MessagePosté le: Mar 21 Oct 2014 - 18:46    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Chapitre 15 publié
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MessagePosté le: Mer 22 Oct 2014 - 17:56    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Je voulais juste te dire que j'étais très contente d'enfin pouvoir lire la suite
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MessagePosté le: Mer 22 Oct 2014 - 21:03    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Oh my Rose je pensais que personne ne lisait ce truc et du coup j'avais un peu pris mon temps (j'ai eu une grosse panne d'inspi). Mais là je suis dans la dernière ligne droite, ils vont sans doute bientôt trouver leur tueur. Mais bon. Il y a tellement de choses que je veux raconter et si peu de temps pour en parler...
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MessagePosté le: Mer 22 Oct 2014 - 21:24    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Ça fait longtemps xD je suis aussi contente de pouvoir lire la suite Okay
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MessagePosté le: Sam 27 Déc 2014 - 00:00    Sujet du message: Le Double [Broadchurch] Répondre en citant

Chapitre 16 publié
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