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:: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] ::

 
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Angel
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MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 03:31    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

Titre : Des éléphants roses en patins à roulettes

Genre : Drame/Comédie/Romance

Résumé : Tout allait bien pour moi. Enfin, tout est relatif. Disons que tout allait relativement bien. Et puis un jour... Patatras !
Au fait, je m'appelle Campbell Bain. J'ai vingt ans, je suis écossais, j'aime les grands pulls extra-larges même si je m'empêtre dedans. Et je suis maniaco-dépressif. Oui, je suis ce genre de mec. Toujours à m'exciter pour rien. Les pilules ne font qu'aider. Aider à s'échapper... Mais quand on les arrête, on revient d'où l'on vient. Et moi, d'où je viens, c'est, c'est l'hôpital Saint-Jude, saint patron des cas désespérés... Et tous les anciens sont partis, il ne reste plus que moi, ma guitare, ma musique et mon coeur... Mon coeur...

Spoilers : Takin' Over the Asylum

Disclaimer : Tous les personnages appartiennent à leurs créateurs respectifs ^^
Les personnages de Campbell Bain, Eddie McKinnon, Paula, Stuart, Rosalie, Fergus et le père de Campbell appartiennent à Donna Francechild, ainsi que le nom Saint-Jude.
Les noms de Amelia Pond et de Lucy Saxon ainsi que le personnage de Rose Tyler appartiennent à Russell T. Davies et Steven Moffat ainsi qu'à la BBC.
Le personnage de Kathleen, de Dave, de Sae, de George dit "le Yéti", du Dr. Reynolds, de Mr. Cake et des parents de Kathleen m'appartiennent.

Liste des chansons utilisées :


Wonderwall de Oasis
Lemon tree de Fool's Garden
We are the champions de Queen
In my veins de Andrew Belle
Sorry Angel (Chanson originale)
Oh boy ! de Buddy Holly
500 miles de The Proclaimers
Eleanor Rigby des Beatles
Comatose de Skillet
J'ai demandé à la lune de Indochine
Cracher nos souhaits de Louise Attaque
Les fous (chanson originale)
Comatose de Skillet (II)
Ladyboy de Indochine
Sweet dreams de Indochine

Playlist complète : http://www.youtube.com/watch?v=6hzrDeceEKc&list=PL2B892CA902EFABC8&…

Début :

Today is gonna be the day that they're gonna throw it back to you
By now you shoulda, somehow, realized what you gotta do...

« Il ne faut jamais oublier d'où l'on vient »
Voici la réflexion à laquelle je suis parvenu lors de mes tribulations dans le couloir de l'hôpital psychiatrique Saint-Jude – saint patron des cas désespérés – signe que j'étais vraiment devenu un cas désespéré. Comme si personne ne s'en était jamais douté.

- Campbell, arrête de t'agiter sur ton siège et attend un peu que George libère ta chambre.

George. Le type qui est passé avant et après moi dans cette chambre de fou. Il porte un nom de yéti. George le yéti. Je souris à cette image, ce qui m'attire le regard rempli d'éclairs d'une vieille dépressive. Je lui tire la langue. Elle me scrute comme si elle cherchait la meilleure correction qu'elle pourrait infliger à un sale gosse comme moi. Mais je m'en fiche complètement et continue à gigoter sur mon fauteuil. De toute manière, il y a longtemps que j'ai cessé de me soucier de la manière dont les gens me regardent.
Il y a quelques jours pourtant, j'aurais prêté grande attention à la manière dont les gens me regardent – c'était quand il y avait encore un espoir de quitter ce trou.
Mais je le méritais, parce qu'il ne faut jamais oublier d'où l'on vient – et que j'avais oublié que je venais d'ici.

* * *

Il y a quelques mois, quand Eddie m'avait rouvé ce job d'animateur à la BBC Scotland, j'ai vraiment cru que j'allais sortir de cet hosto – même si j'y suis attaché, je n'avais pas envie de passer ma vie dans cet endroit. Et pendant un moment, ce fut même réalisable.
J'avais beau être un cinglé, personne à BBC Scotland n'était au courant excepté ma boss. Mes collègues pensaient sans doute que j'étais une sorte d'excité rempli de café ou quelque chose comme ça (alors que je ne bois jamais de café, non mais ça va pas la tête ? Pour être pire encore que je ne le suis déjà ?). Je continuais de prendre des pilules et tout allait bien. Tout me monde m'appréciait, et j'avais même réussi à avoir une copine – Lucy, une autre stagiaire. J'étais follement amoureux, raide dingue d'elle. Tout allait bien, enfin, presque. Et j'ai cru que j'allais mieux.
Croire que je pouvais arrêter les médicaments sans conséquences pour ma santé était une illusion. Êre maniaco-dépressif n'est pas quelque chose que l'on peut décider d'arrêter comme ça du jour au lendemain. Oh, bien sûr, les effets de leur absence étaient indécelables – le self-control fonctionne parfois – et peut-être qu'il aurait pu fonctionner plus longtemps. Mais je me sentais faire des hauts et des bas de plus en plus élevés ou profonds, dépressif ou excité. J'essayais de me mentir, de le cacher. J'aurais peut-être pu mieux le cacher, si j'avais appris plus tôt à fermer ma grande gueule.
Car ce qui devait arriver arriva : Lucy m'a quitté. D'après elle, c'était à cause de mes sautes d'humeurs. Quelle ironie ! Elle est venue me voir en plein enregistrement pour me l'annoncer et j'ai réussi à atteindre le summum de la crise : à la fois excité et dépressif. Le tout à l'antenne, évidemment.
Je me souviens que je n'arrêtais pas de changer de chanson, de parler de plus en plus vite sans que mes paroles aient le moindre sens. Mon cerveau allait trop vite pour moi, et tout le monde paniquait. Même moi, je crois que je paniquais, à l'intérieur de moi, d'avoir perdu le contrôle comme ça. Le reste est flou. J'ai dû être assommé quand l'un des gros bras qui bossait avec moi a fini par me maîtriser. Ou alors je me suis cogné tout seul à une poutre présente là par hasard. Toujours est-il que le lendemain, je me suis réveillé à l'hosto, avec mon père à côté de moi qui parlait avec un médecin d'une possible réintégration à Saint-Jude.

Et me revoilà ici, au point de départ. Avec un an de plus et un peu de plomb dans la cervelle. Enfin, j'espère. Un maniaque reste un maniaque, toujours aussi excité et irréfléchi.

- C'est bon, Campbell, tu peux t'installer dans ta chambre. Et c'est bien parce que c'est toi qu'on te la laisse. Pourquoi tu tiens absolument à la reprendre ?
- Parce que c'est MA chambre.

J'aurais voulu lui répliquer que dans cette vie de merde, un endroit connu, réconfortant rien qu'à soit n'était pas trop demander à notre Dieu tout-puissant, mais je suis déjà sous médicaments pour maniaquerie intempestive, alors autant ne pas en rajouter sinon ils vont finir par m'attacher sous prétexte que je suis un suicidaire. Je ne suis pas suicidaire. Mais quand notre vie est pourrie il faut le reconnaître.
Je jette ma valise dans un coin, balance ma guitare sur le matelas d'en face et m'écroule sur le lit. Je n'ai jamais compris l'usage du lit à côté de toute manière. Habituellement c'était pour poser mon bordel. Ma guitare rebondit légèrement. Je décide de la laisser dormir. Elle aussi a fait un long voyage. Je ferme les yeux et commence à rêver.

Je rêve de Lucy. Ça ne m'arrivait jamais quand j'étais avec elle. Mais là, il n'y a pas de doute, c'est elle qui marche sur une plage de mon imagination. Ses longs cheveux blonds ondulés, son petit visage de souris apprivoisée, ses petits seins ronds trop légers pour mes grandes mains et ces jambes, ces jambes à n'en plus finir... C'est exactement la même que celle qui m'a quitté il y a quelques semaines seulement, et qui depuis n'a plus voulu me revoir sous prétexte que je suis dangereux. Elle a la même expression butée, triste et énervée, mais sans une once de culpabilité. Elle plante son regard noir dans le mien et me lance :

- Campbell, c'est fini entre nous.

Lucy Saxon est une garce. Cette prise de conscience me réveille aussitôt. Heureusement, car j'aperçois la tête de Stuart au dessus de moi. Stuart est notre gardien. C'est celui qui nous maîtrise quand il nous arrive de péter un câble, à nous autres timbrés. Il me regarde fixement, comme s'il cherchait à déterminer quel serait le meilleur moyen de me faire me lever – seau d'eau ou secousses de sac à patates ? - et son expression étonnée quand il voit mes yeux s'ouvrir me fait éclater de rire.

- Salut, Stuart ! Pas la peine de me torturer, je suis déjà réveillé.

Je suis devenu méchant. Stuart n'est pas très intelligent, mais il a un bon fond et je suis nul de le traiter comme ça. Mais je n'ai pas envie de m'excuser. Je suis un maniaque, je ne suis pas responsable de mes actes. Mais j'ai perdu mon enfance survoltée à BBC Scotland. A force de fréquenter des gens normaux, on finit par complètement disjoncter.
Je me lève. Stuart me pousse doucement vers la porte de ma chambre – doucement pour lui, donc mon maigre corps chancelle. Paula, notre infirmière en chef, est là aussi. Tout deux arborent une expression que je ne saurais définir, si bien qu'il est impossible pour moi de savoir s'il s'agit d'une bonne ou mauvais nouvelle. Tous deux me conduisent dans le seul endroit de Saint-Jude où je n'aurais pour rien au monde tenté de remettre les pieds : le bureau du directeur de l'hôpital psychiatrique.

* * *

Je n'y suis allé qu'une fois, le jour de ma première admission à Saint-Jude. Je me souviens d'un homme costaud, assez âgé déjà, autour de la cinquantaine, qui me faisait singulièrement penser à mon père. D'ailleurs, il s'était bien entendu avec mon père sur le fait que je ne sortirais que quand je serais stable. Mon retour n'a pas dû beaucoup lui plaire. Tant pis pour lui : ce n'est pas de ma faute quand même. Enfin, si, parce que je n'ai pas pris mes médicaments, mais il n'avait qu'à prévoir que je ne les prendrais pas. Na.
Je pénètre dans le bureau en traînant des pieds et prends place sur une chaise. J'ai toujours mon pull extra-large favori, le bleu, orange, jaune et noir, même si un type dans le train pour venir m'a demandé si, pour porter un tel pull, j'étais daltonien ou bien ma mère avait accouché en ayant pris du LSD. J'ai failli le taper d'ailleurs, ce type, mais mon père était là alors je ne l'ai pas fait. De toute manière, mon père a fini par le taper, ce qui en est revenu au même.
Le directeur coupe court à mes tribulations de maniaque et me tend la main pour la serrer.

- Bonjour, Campbell. Je t'en prie, assieds-toi.

Je pose mes fesses sur une des chaises en face de lui et remarque alors que je suis loin d'être tout seul. Trois autres personnes sont assises à la droite de Mr. Cake (oui, il s'appelle Mr. Cake) ce qui, avec Stuart et Paula, donne un total de sept personnes. Même pour le bureau de môssieur le directeur, ça fait beaucoup, si bien que je me sens étouffer dans cette chaise en plastique inconfortable. Je jette un coup d'oeil aux trois inconnus, et met un certain temps à tilter : il s'agit d'une famille.
Le père, mince, droit comme un i sur sa chaise en polymère beige, ressemble à un intellectuel politiquement correct tout droit sorti de sa bibliothèque. Il me plaît, quelque part. Au moins, ce qu'il y a à l'intérieur est écrit sur l'emballage : philosophie rationaliste, altruisme bien-pensant et une légère tendance à faire des citations d'auteurs, mais au fond, de la gentillesse mêlée de mollesse. Il n'est pas à interner, mais il est aussi retiré dans sa bulle que n'importe quel fou de cet hôpital.
La mère, c'est une autre affaire. Elle me regarde avec un tel mépris que je me demande pourquoi je ne me suis pas déjà métamorphosé en bouse de vache (peut-être que c'est le cas mais qu'elle est la seule à le voir). Elle représente tout ce que je déteste chez une mère, chez une femme, chez un être humain en général : hautaine, sûre d'elle, et surtout haïssant sa progéniture parce que celle-ci ne rentre pas dans le moule de ses désirs pour ses enfants. Ses reniflements méprisants sont alternativement dirigés vers moi et la troisième inconnue de l'équation : la gamine recroquevillée dans la dernière chaise en plastique.
Je dis gamine parce que s'il faut avoir au moins dix-sept ans pour être à Saint-Jude, elle ne les fait pas et donc ne doit pas être beaucoup plus vieille. Elle s'est mise en boule sur le siège, la tête dans les bras, et ses longs cheveux noirs qui coulent de chaque côté de son corps dérobent son visage à nos yeux. J'essaie de m'imaginer à quoi elle ressemble en mélangeant dans mon esprit les visages de ses deux parents vu qu'elle ne daigne pas relever la tête, mais les résultats sont peu concluants et je finis par abandonner. Pile au moment où je me fais cette réflexion, Mr. Cake annonce après un long silence que j'avais à peine remarqué :

- Madame et Monsieur Bones, je vous présente Campbell Bain. Vous vous souvenez, je vous en ai parlé. C'est un garçon un peu remuant mais je vous promets qu'il ne ferait pas de mal à une mouche.

Hé, il fait de la pub pour moi ou quoi ? Je ne suis pas un chaton à vendre ou que sais-je encore ! Il a l'intention de me vendre comme un paquet de cigarettes au nouveau goût citron (je les ai vues au tabac en arrivant et elles m'avaient l'air pas mal) ? Je m'apprête à répliquer quand Mr. Cake balance la chose la plus hallucinante que j'ai jamais entendue de la bouche d'une personne saine d'esprit :

- Campbell... vois-tu... habituellement, nous ne mettons pas deux patients dans la même chambre, et surtout pas un homme et une femme... mais c'est juste pour une après-midi, et...
- C'est HORS DE QUESTION !

Oups. Les mots sont sortis tout seul. Je le sens, ce sédatif, je le sens... Je ferme les yeux et me prépare à la douceur de lance-roquette de Stuart mais rien n'arrive. Seulement la voix du directeur qui tente de rester calme.

- Campbell, pourquoi tu ne veux pas accueillir Mademoiselle Kathleen dans ta chambre pour cet après-midi ?
- Je ne sais pas.

C'est la triste vérité. Je ne sais pas. Aujourd'hui c'est ma journée, mon retour, alors laissez-moi un peu souffler, merde ! Mais comme je ne peux pas dire ça à Mr. Cake, je me contente de la réponse courte. Il fait une dernière tentative pour me convaincre :

- Mais tu sais, vous avez le même âge, vous devriez bien vous entendre... allez, Campbell...
- Bon d'accord.

Hé, attendez, pourquoi j'ai accepté ? Je ne sais pas non plus. Mais quel crétin, c'est pas possible ! Déjà, j'ai plusieurs questions. La première : qu'est-ce qu'elle a ? Je ne veux pas servir de babysitter sans savoir dans quoi je m'embarque ! Mais c'est trop tard : Stuart me flanque dehors avec Paula pendant que le directeur règle quelques détails administratifs avec Mr et Mrs Bones.
Une fois sorti, je parviens cependant à prendre Paula à part :
-Pourquoi cette fille est admise à Saint-Jude ? Elle m'a l'air très timide mais... (bon, d'accord, j'essaie d'atténuer la réalité en disant ça) qu'est-ce qu'elle a ?
Paula me tapote l'épaule. Comme si l'innocence de ma question la désolait. Pourquoi je n'ai pas le droit de savoir ?

* * *

Je m'allonge sur mon lit sans même la regarder. J'ai à peine bronché quand elle a déplacé ma guitare pour s'allonger sur le matelas. J'étais trop occupé à me demander comme j'allais gérer tout ça. Rentrer à Saint-Jude, alors qu'on n’a pas de quoi se payer sa vie... A côté, organiser la récolte de fonds pour sauver notre radio de fous avait été du gâteau. Surtout que lors de cette époque bénie, j'avais tous les autres pour me soutenir – Rosalie notre compulsive du ménage pour organiser, Fergus pour bricoler les tables de mixage, Francine et sa douceur triste pour calmer mon animation et Eddie, le seul non-timbré, pour gérer tout ça. Je repense souvent à eux quand ça ne va pas – c'est à dire très souvent depuis quelques semaines. Même si aucun d'eux n'est venu me rendre visite entre le moment ou j'ai arrêté de travailler et aujourd'hui à mon arrivée à Saint-Jude. Après tout, ils ont tous leurs propres problèmes. Rosalie est allée dans une résidence spécialisée depuis qu'elle a enclenché sa guérison, et tente de reconstruire son couple avec son mari entre deux bouteilles de désinfectant – elle a une aversion maladive pour la saleté. Fergus est mort. Il a donc lui aussi ses raisons. Il s'est jeté du toit de l'hôpital : il était schizophrène. Mon seul ami, quand j'y repense à présent. Quant à Eddie et Francine... eh bien... c'est compliqué. Pour tout dire, ils se sont mariés. Oui, je vous l'ai dit, c'est compliqué. Et ils sont bien trop occupés avec les démêlés administratifs que cela impose pour s'occuper d'un idiot comme moi.
Kathleen s'assoit sur son lit. En boule, comme dans le bureau du directeur. Ce doit être une habitude. Je sens qu'elle n'est pas le genre de camarade de chambre embêtante, mais son attitude me file le cafard et une boule bizarre au ventre. Ce dont j'aurais besoin, là, maintenant, tout de suite, c'est de musique. Mais les derniers vinyles sont partis avec la destruction du local dans lequel nous diffusions Saint-Jude – Radio d'hôpital. J'empoigne ma guitare d'un geste distrait et demande, ronchon :

-Ca ne te dérange pas ?

Elle fait non de la tête. Je décide de chanter la seule chanson que je connaisse par cœur. Ça me détendra peut-être un peu.

I'm sitting here in a boring room
It's just another rainy sunday afternoon
I'm wasting my time, I got nothing to do
I'm hanging around, I'm waiting for you
But nothing ever happens and I wonder
I'm driving around in my car
I'm driving too fast, I'm driving too far
I'd like to change my point of view
I feel so lonely, I'm waiting for you
But nothing ever happens and I wonder

I wonder how, I wonder why
Yesterday you told me bout the blue blue sky
And all that I can see is just a yellow lemon tree
I'm turning my head up and down
I'm turning, turning, turning, turning, turning around
And all that I can see is just another lemon tree
Sing !

Da, da da da da da di da da, da da da da da di di da da da di di da

I'm sitting here, I miss the power
I'd like to go out taking a shower
But there's a heavy cloud inside my head
I feel so tired, put myself into bed
Well nothing ever happens and I wonder

Isolation is not good for me
Isolation I don't want to sit on a lemon tree
I'm stepping around in a desert of joy
Baby, anyhow, I'll get another toy
And everything will happen and you wonder...

Je m'arrête de jouer. J'étais si absorbé que je ne l'ai pas vue s'asseoir juste à côté de moi. Elle regarde mes mains gratter les cordes avec une certaine fascination. Je trouve ça gênant. Sous sa frange de cheveux bruns, ses grands yeux me scrutent avec curiosité. Ils brillent comme deux morceaux d'ambre ourlés de longs cils noirs et épais. Magnifiques.
Soudain, elle réalise que je l'admire et esquisse un mouvement de recul. Je lui fais peur ? Ce sentiment est bien nouveau pour moi. Je ne me souviens pas avoir inspiré de peur à quiconque auparavant. Je me sens bête. Personne ne m'avait préparé à ça. Dans les manuels d'éducation des enfants, ils devraient mettre un paragraphe destinés aux parents intitulé « Apprendre à son fils à se comporter avec les jeunes damoiselles effrayées », histoire de nous donner quelques compétences avant d'être directement plongés dans le feu de l'action.

- Tu veux essayer ?

Je lui propose sans grand conviction d'apprendre à jouer, et, joignant le geste à la parole je lui tends l'instrument. Elle se recroqueville contre le mur. Raté. Mais pourquoi je lui fais peur comme ça ?

- Mais pourquoi je te fais peur comme ça ?

Elle ne répond pas. Ça m'aurait étonné. Heureusement, à cet instant précis Paula frappe à la porte et me délivre du calvaire :

- C'est bon, la chambre est prête !

Elle se lève prestement et fuit la pièce le plus vite possible. Bon débarras, je vais pouvoir jouer tranquille. Mais quelque part dans ma tête, les deux grands yeux d'ambre flottent encore un peu. Comme deux papillons de caramel bleu.

* * *

Le lendemain, lorsque je me pointe au réfectoire de l'asile, la première chose qui me surprend est le bordel monstre qui règne dans Saint-Jude. A croire qu'un tsunami a dévasté l'endroit pendant la nuit. Je repère Henry, un cinglé que je connaissais de vue lors de mon premier séjour et qui a eu la bonne idée de se caler à l'écart de tout ça.

- C'est quoi ce dawa ? lui demande-je sans préambule.
- Ah... c'est vrai que...
- Que quoi ?

Henry ne répond pas. Il est déjà reparti dans sa bulle. Pas très efficace, comme source d'information. Je suis prêt à renoncer à l'idée d’atteindre un jour le buffet pour récupérer un bol de céréales quand la porte du réfectoire claque. Soudain, Stuart déboule tel un shérif dans son saloon et la bataille de nourriture qui venait de s'engager stoppe net. Je surprends même un des fous se statufier dans une position bizarre, une banane écrasée entre les pognes.
Il n'a même pas eu besoin de gueuler que tout le monde retourne à sa place. J'attends quelques secondes que le silence s'installe avant de me lever et de foncer vers les céréales, parce que j'ai les crocs et pas que ça à faire. Je regarde le lait descendre de la fontaine avec fascination quand je sens une main se coller à mes fesses. Un gyrophare s'allume au dessus de ma tête et je dois me retourner avec une expression pas possible car l'homme pousse un :

- Wow, on se calme. Pas taper.

Il désigne mon bol avec un sourire. J'ai laissé le bouton de la machine enclenché et le lait commence à déborder. Je l’éteins, l'air de rien, et continue de le scruter d'un air surpris. Il prend une pomme, croque dedans et me tend la main.

- Je suis Dave, fait-il avec une voix de gay qui m'agace prodigieusement, presque autant que le fait qu'il se comporte comme s'il ne m'avait pas mis une main aux miches.

J'hésite à répondre. Ce type est bizarre, mais qui ne l'est pas ici ? Je lui serre timidement la main.

- Campbell. Qu'est-... c'était quoi ça ?
- Quoi, ça ?
- Cette main aux...
- Ah... mais... je pensais que nous deux... c'était comme ça, non ?

Il a l'air tellement sincère, tellement innocent que je ne sais pas trop comment réagir et ne parvient qu'à bredouiller :

-N... non.
-Oh. Dommage.

Et il se casse comme une fleur, me laissant tout seul sur le cul face à mon bol de céréales.
Mais qu'est-ce que c'est que ce type encore ?

* * *

Les semaines passent, insouciantes, et l'hiver défile jusqu'à mars où les beaux jours commencent à s'allonger. Je commence à connaître la plupart des patients, les anciens comme les nouveaux. Je me lie d'amitié avec Dave et apprend qu'il est érotomane – il est persuadé que tout le monde l'aime. Et en plus, il est vraiment gay. Ce qui explique pas mal de choses. Mais il est sympa même s'il ne remplacera jamais Fergus et que ses manières avec moi sont un peu bizarres. J'ai aussi une discussion avec Paula, quelques jours seulement après mon arrivée et celle de Kathleen, alors que cette dernière sort en larmes d'un entretien avec le Dr. Reynolds, le psychiatre de Saint-Jude.

- Qu'est ce qui lui est arrivé, Paula ?
- Si je te le disais, Campbell, tu en ferais des cauchemars la nuit.
- Je m'en fiche, je veux savoir.
- Pourquoi ?

J'hésite. Oui, pourquoi ? Parce qu'elle m'attire inexplicablement ? Parce que j'ai passé l'après-midi à chanter Lemon Tree et qu'elle était la seule à m'écouter ?

- Je l'aime bien, c'est tout.

Paula hausse un sourcil. Elle a vu Kathleen manger toute seule au réfectoire, elle se doute un peu que j'exagère ma curiosité.

- Disons que tu n'étais pas le seul à bien l'aimer, réplique-t-elle d'un ton blasé.
- Elle a eu un chagrin d'amour ?

Paula éclate d'un drôle de rire, un rire amer que je ne lui connais pas. Elle qui a toujours une voix si douce, et là on sent une pointe de haine dans cet éclat. C'est l'innocence de ma question qui la fait rire comme ça ? Je me sens vexé.

- On l'a violée, Campbell.

Oh.
Violée.
Je comprends pourquoi elle a peur de moi.
C'est juste... un peu trop... J'ai envie de frapper quelqu'un ou quelque chose très fort, d'un coup.

- Violée, frappée, humiliée... Tu ne préfère pas imaginer le reste. Il y aurait de quoi rendre dingue n'importe quelle femme. Mais personne ne peut réaliser... même ses proches ne peuvent pas réaliser... ce qu'un homme a pu lui faire.... Campbell, ça va ?

Elle baisse le regard. J'ai tellement serré les poings que j'ai réduit en charpie le cookie que j'étais en train de manger.

-Je... oui, ça va. Je vais juste aller dans ma chambre et... réfléchir.

En vérité, y réfléchir était synonyme d'oublier.
J'ai laissé le truc se déposer au fond de mon cerveau, mais je ne L'ai plus jamais regardée autrement. A chaque fois, j'y repensais, je voyais presque l'autre, le criminel posé sur elle comme une ombre. Je n'arrivais pas à admettre... c'était comme s'il avait posé un mur entre nous.

-Tu dois renoncer à cette fille, me dit Sae.

Sae, j'ai fait sa connaissance quelques semaines après être arrivé. Sae, c'est comme si elle était notre grand-mère à tous, et c'est la seule à laquelle je peux confier de tels problèmes en toute sécurité – pas Paula n'a pas le temps, George ne me supporte pas et j'ai pas confiance en Dave.
Sae. Oh, bien sûr, elle ne paye pas de mine quand on la voit comme ça, une vieille rabougrie et râleuse de bientôt soixante-dix ans qui trafique on ne sait quoi sous son petit manteau gris. Mais il n'y a pas plus énergique, plus gouailleuse et plus adorable que Sae. Et ce qu'elle trafique sous son manteau, ce sont des tickets de loterie. Oui, Sae est accro aux paris et elle n'arrive pas à décrocher de ce qui, il faut l'avouer, est devenu la nouvelle addiction de tout Saint-Jude. C'est moi qui vais chercher les billets pour tout le monde au tabac du coin parce que Paula ne veut pas le faire et Stuart encore moins. Mais ils ferment les yeux sur mes petites évasions tant que je ne rentre pas trop tard et en un seul morceau. J'en profite pour m'acheter des cigarettes au citron et traîner un peu dans les bars pour voir s'il y a des jolies filles – j'ai vingt ans, il serait peut-être temps de songer à perdre ma virginité, eh ?
Alors j'oublie cette fille, je ma mets dans un coin de mon cœur et je passe à autre chose. Il y a de la vie tous les soirs, il y a des filles dans les bars, pourquoi ne pas juste... se laisser faire...

C'est donc par une de ces fins d'après-midi bénies que je l'ai rencontrée. George le yéti m'avait accompagné et me surveillait de loin depuis le baby-foot avec un tas de loubards, mais en gros, j'étais tout seul devant ma petite limonade bon marché quand c'est arrivé. Je l'ai tout de suite trouvée super- sexy. Et commandé un grand verre d'alcool – n'importe quoi de préférence.
Elle s'assied à côté de moi et j'ai déjà l'œil qui chavire. Mini-short, débardeur et lunettes de soleil géantes : j'ai l'impression d'être installé aux côtés d'une grande star. Le fait qu'il fasse dix degrés dehors ne change rien à l'affaire : j'ai eu un grand coup de chaud et je parie que ses hem... chevilles y sont pour quelque chose. A moins que ce ne soit le verre que je vient de m'enfiler – je sais pas ce que c'est d'ailleurs mais ça pique. On va dire que c'est pour me donner du courage. Allez vas-y, Campbell, montre-nous ce que tu sais faire, que ton enthousiasme serve enfin à quelque chose !

- Hem... Salut !

Elle me reluque derrière ses lunettes de mouche et ne daigne pas me répondre. Elle entortille une mèche de ses cheveux de feu autour de ses doigts impeccablement manucurés et commande un mojito. C'est hot, un mojito. Et sa moue boudeuse qui achève de me faire craquer... pour un peu je me laisserais tomber de mon tabouret droit dans son décolleté. A la place, je me fais la réflexion la moins idiote de la soirée – à savoir que, pour une fois, avoir ramené ma guitare n'était pas une si mauvaise idée. Je devais faire changer les cordes mais elle changera peut-être ma vie. Je commande un deuxième verre histoire de ne pas trop me souvenir des conneries de la soirée – assumer ? c'est pour les tapettes – et ça tombe bien, parce qu'à partir de là j'étais si joyeux que le reste est dans une sorte de brume inexplicable.
Je me souviens d'avoir beaucoup rit, beaucoup chanté et raconté beaucoup de bêtises. Elle avait fini par se dérider et elle était aussi belle méchante que souriante. Je finis même par savoir son nom, entre deux Mojitos – le deuxième verre n'était définitivement pas le dernier. Amelia Pond. Un nom magnifique pour une personne géniale. Et qu'à la fin, quand George le Yéti – rhooo, il faut que j'arrête de l'appeler George le Yéti, c'est vraiment pas correct – s'était rendu compte que j'étais définitivement perdu dans le labyrinthe des succubes, enfin de la succube, il m'avait attrapé par le col et on était rentrés à Saint-Jude in extremis. Mais – tout n'était pas perdu – j'avais réussi à obtenir son adresse et son numéro de téléphone. C'était la fiesta dans mon slip avant que minuit sonne.

* * *

J'ai continué à lui donner rendez-vous dans ce même bar, le mardi soir. J'étais un peu moins qu'un petit ami mais un peu plus qu'un chien, et elle était trop belle et moi trop con. Elle riait des frasques que je faisais pour lui plaire et se moquait un peu de moi au passage mais je m'en fichais. J'étais libre, j'étais fier, et j'avais une irrésistible envie de la baiser. Mais c'est alors que vint s'installer un autre rendez-vous dans ma semaine déjà chargée : le film qui fait peur du samedi soir.
Le film qui fait peur du samedi soir est spécial car, le samedi soir, certains fous sont en week-end dans leur famille déjantée – ou pas. Il ne reste donc que ceux qui ont vraiment été abandonnés comme des loques dans cet asile de damnés. Regarder des gens hurler de frayeur dans une maison hantée sur BBC3 ne nous est donc pas complètement étranger.

- Campbell, tu viens, ça commence !

Je me cale sur le canapé, entre Dave qui mange des chips vinaigre et Kathleen. Dave est comme moi, il en a pas mal rien à foutre et les monstres en costumes ne lui font ni chaud ni froid, mais ça lui donne une excuse pour manger de la junk-food, ce qui m'arrange bien, car je n'ai pas vraiment envie qu'il vienne s'accrocher à mon bras comme une poulette effarouchée. Et pourtant... Ce devait vraiment être un bon film ce soir-là car les cinq premières minutes me mettaient déjà mal à l'aise. George avait suggéré d'éteindre les lumières pour faire plus vrai et ceux d'entre nous qui étaient les moins stables avaient été exclus de la soirée télé. Ce qui nous avait placés en très petit comité. Peut-être que c'était ça qui avait... à moins que le film n'eut été vraiment bien fait.

L'histoire était banalement effrayante, ou effroyablement banale : une mère dont la gamine est possédée par un démon contacte un prêtre exorciste qui a perdu la foi. Mais au premier coup au cœur je commence à me prendre vraiment au film – et apparemment je ne suis pas le seul.
Kathleen, Kathleen qui se réfugie là, sous mon sweat... Je suis tellement surpris que je n'ose même pas la faire partir, et mon palpitant qui bat à la chamade et les sueurs froides le long de mes tempes... Je ne sais plus si j'ai peur ou si je me sens heureux, et je n'ose plus sursauter pour ne pas lui faire mal. Je me contente de rester là, immobile comme une statue, trop stressé pour bouger. Je la laisse se nicher dans le creux de ma poitrine, et après quelques minutes nous cessons tout les deux de trembler et je commence à trouver ça agréable. J'ai envie qu'elle reste, j'ai envie qu'elle continue de mouiller ma peau avec des larmes de trouille, et je crois que ça y est, j'ai suffisamment décroché du film pour affronter ma peur comme il faut et la protéger. Elle le mérite, après tout, les démons qu'elle a affrontés sont bien plus destructeurs et bien plus réels. Et le diable, il l'a violée, la petite fille, avant de lui prendre son corps et de lui arracher sa raison à coups de tortures ? Je suis là, Kathleen, je suis là, ne t'inquiète pas, je suis là, prêtre chevalier prêt à exorciser tes peurs les plus concrètes.
Le film se termine, et le prêtre se jette du balcon, possédé à son tour par le démon. Il a donné sa vie pour sa cause.
Je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas prêt à donner ma vie pour cette cause. Pas tout de suite en tout cas. J'ai une légère préférence pour la poitrine d'Amelia Pond.

* * *

- Tu n'as pas choisi celle qui te fallait, Campbell.

Sae au déjeuner devant notre soupe poireaux pomme de terre, alors que nous remplissons tous deux notre grille de loterie. Je lèche ma cuillère en remplissant distraitement mon papier pendant qu'elle s'épanche sur mes problèmes de cœur.

- C'est comme pour le loto, si tu ne joue pas le bon numéro tu ne risque pas de gagner le gros lot.

Deux écoles s'affrontent à Saint-Jude maintenant que les jeux d'argent y sont devenus un sport national. Il y a ceux qui pensent qu'il faut toujours choisir les mêmes numéros et ceux qui pensent qu'il faut toujours jouer des numéros différents. Et Sae fait partie du premier groupe ; elle est intimement persuadée que si elle joue les mêmes chiffres tous les jours depuis vingt ans elle finira par gagner. Enfin, pour l'instant elle a surtout perdu et moi aussi.

- Si tu arrêtais d'hésiter entre deux tirages, tu parviendrais peut-être à obtenir quelque chose. Tiens, mets le 42 comme quatrième numéro, ça fait longtemps qu'il n'est pas sorti.

J'obéis. Tirer le bon numéro... C'est vrai que, depuis quelques temps, je joue sur deux grilles différentes, et que je n'arrive pas à choisir entre les deux.

- Et selon toi, c'est laquelle le bon numéro ?

Sae hausse les épaules, ramasse mon ticket et écrit mon nom derrière comme pour ceux des autres cinglés. C'est elle qui se chargera de vérifier le tirage ce soir.

- Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il vaut mieux jouer tout les jours la même série pendant des années que d'essayer un coup une seule grille de loto. Même si tu mettras sans doute plus longtemps et tu perdras plus à jouer tous les jours.

Est-ce que je perdrais plus à essayer d'être avec Kathleen la désespérée ? Est-ce que je vais devoir tenter son numéro pendant vingt ans, comme Sae avec sa grille de loto ? Car j'ai beau me casser les dents à tenter le diable, celle que j'aime est impossible à exorciser.

- Elle n'attend qu'un geste de ta part, fait Sae.

Un geste ou une prise de conscience.

* * *

Après ça, je commence à me rendre compte de choses dont je ne m'apercevais pas avant : qu'elle était toute seule au petit-déjeuner par exemple, ou que ma tête le mercredi matin après ma soirée à boire avec Amy n'était pas belle à voir alors que le dimanche je me sentais frais comme un gardon. Mais je crois aussi qu'Amelia Pond, en short débardeur est un appel au sexe alors que Kathleen en jean et sweat extra-large qui cache son corps aux regards est juste un appel à l'aide. Alors je mange avec elle au petit déjeuner et au déjeuner aussi. Et elle commence à m'accepter, à me parler, et je la surprends plusieurs fois à me faire des sourires. Je me sens plus stable, plus... normal. J'ai l'impression de guérir. Pour la première fois, elle et moi, j'ai juste envie... de vivre une relation normale. Pas comme celle que j'ai avec Dave : il me prend pour son petit ami gay s'il n'est pas shooté aux médicaments. Non, juste... une amitié, un lien stable sur lequel je peux compter pour me rendre meilleur... Quelqu'un d’autre que mon père pour ramasser les morceaux quand ça n'ira pas... Je veux juste une camarade, une amie, quelqu'un merde !

- Kathleen...

Nous sommes tous les deux en train d’avaler nos pilules et notre saucisse/purée, et elle n'arrive pas à finir son assiette. Il s'est encore écoulé des semaines, des samedis soirs pendant lesquels je la laissais trouver un refuge sous mon polo extra-large. J'ai envie de lui demander d'être mon amie mais je n'arrive pas à trouver les mots. Quel idiot, quel idiot... J'ai faim en plus, arf c'est terrible d'être un garçon ! Je prends ses mains dans les miennes et inspire un grand coup. J'entends presque tous les autres patients masculins me hurler dans les oreilles : vas-y, fonce ! Elle n'attend que ça ! Je ferme les yeux et demande :

- Je peux finir ton assiette ?

* * *

- Et tu compte faire comment pour coucher avec cette... Amelia Pond ?

C'est Dave qui remet le sujet sur le tapis alors que nous courrons tous les deux autour du petit parc de l'hôpital. Le footing, c'était son idée, mais je dois reconnaître que ça détend et que mes grandes jambes me semblent enfin utiles. Il a l'air à moitié vexé que je ne lui en aie pas parlé et je ne comprends pas tout de suite pourquoi avant de réaliser que, dans sa tête, c'est lui mon petit ami.

- Oh, je suis désolé... c'est George le... George Lemerley qui t'en a parlé ? (j'ai failli lui donner son petit surnom affectueux mais personnel).
- Oui. Et en des termes pas très élogieux qui impliquaient de se faire payer pour mettre ta baguette magique dans son fuseau intérieur. Ce qui m'a amené à déduire que... c'est une sacrée bombe, et il faut absolument que tu la baise, Camp' !
- Pardon ? – j'ai l'impression d'avoir loupé quelque chose quelque part – Je croyais que tu étais gay, non ?

Disant cela, je double un arbre et il disparaît quelques instants de mon champ de vision. Il me rattrape quelques minutes plus tard et reprend d'un ton essoufflé :

- Je sais faire des exceptions.
- Ah. Et tu voulais en venir où ?
- A mon plan infaillible pour que tu réussisses à te faire dépuceler.

Je m'arrête. Il veut que je quoi ? Où ça ? Je peux me débrouiller tout seul, non mais oh ! Je reprends en marchant vite pendant qu'il trottine derrière moi – de l'avantage d'être grand.

- Et c'est quoi, ton plan « infaillible » ?
- Tu... tu peux ralentir steuplait ?

Je ralentis. Je suis curieux de voir ce qu'un érotomane gay a à me conseiller en matière de séduction.

- Tout d'abord, il faut que tu lui achète des fleurs.

Non, sans blague ! Et avec quel argent ? C'est cher, les roses, il faudrait de nouveau que j'arrête de fumer et ça, c'est pas gagné. Il continue comme s'il avait lu dans mes pensées :

- Tu sais, tu n'est pas obligé de lui payer une gerbe de roses rouge passion. Prends-en simplement qui te ressemblent, comme... tiens, des jonquilles par exemple.
- Des jonquilles ? Pourquoi ? J'ai peur de mal le prendre là, Dave !

Pour faire bonne mesure, je me remets à courir mais il me rattrape sans trop de peine. Il est doué en sprint, sans doute une conséquence de sa maladie : il doit passer son temps à courir derrière les victimes involontaires de son amour – ou devant si celles-ci sont moins conciliantes que moi.

- Mais c'est parce que c'est jaune et que ça ressemble à un klaxon et que... enfin, tu sais... tu n'es pas quelqu'un de silencieux Campbell... enfin...

Hé ! C'est méchant ça ! J'essaie de faire des efforts pour être moins bavard et il me compare à un klaxon ! Il doit être persuadé que je l'adore pour me dire des choses pareilles sans penser que je vais me vexer à mort. Ha, mais je suis bête, oui, il est persuadé que je l'adore, c'est sa maladie. Je m'en frapperais la tête contre les murs. A la place, j'essaie de conserver mon sang-froid et réponds :

- Je vais voir. Ça me paraît pas idiot, alors je vais voir.

* * *

J'attends au bar le mardi soir avec une gerbe de jonquilles haute comme moi. Je les ai payées cher mais moins cher que des roses. Et j'ai l'air crétin, aussi. Mais elle ne vient pas. Je l’attends. Elle va arriver. Mais elle n’arrive pas. Mais quel nul, mais quel nul, avoir attendu tout ce temps là pour passer à l'action ! J'étais trop content, trop emballé et j'ai laissé ma chance passer. Pour le coup, j'ai juste envie de m'asseoir là et de laisser le temps passer, peut-être que demain quelqu'un viendra me chercher, étalé sur le comptoir. Oh, mais je me souviens, maintenant ! C'est un test, un test pour voir si j'ai retenu son adresse ! Oh mais oui mais oui mais oui ! Je fonce hors du café à la vitesse de la lumière, abandonnant du coup George le Yéti à son triste sort. Il est encore tôt, à peine huit heures du soir, elle attend peut-être que je la surprenne, que je vienne la chercher chez elle sur ma grosse moto super chouette. Bon, pour la grosse moto super chouette c'est mort mais il me reste les fleurs. Des jonquilles, pas des roses, elle ne s'y attendra pas !!! Je fais signe au bus qui passe de m'attendre encore un peu, car l'amour est pressé et l'amour n'a pas le temps.

Zut, l'adresse est dans un quartier assez chic. J'ai néanmoins de la chance : la baraque n'est pas bardée de clôtures électriques et d'alarmes. J'enjambe le minuscule portail – sans faire tomber les fleurs – et atteints ce que je crois être la fenêtre de sa chambre. Oui, j'aperçois sa silhouette à travers les fins rideaux de mousseline. Le chemin qui mène à sa propriété est recouvert de tous petits cailloux, j'ai de la chance ! J'en prends un dans la main et le jette contre la vitre. Son ombre disparaît derrière le mur. Je retente, après tout les demoiselles se font souvent désirer. Je pense à toutes les raisons pour lesquelles je n'ai pas sonné et appelle désespérément :

- Amelia !

Elle ouvre enfin sa fenêtre. En robe de chambre, les cheveux lâchés, elle est sexy. Je tends mes fleurs vers elle et souris bêtement. Elle fait la moue boudeuse dont elle a le secret, la moue Amelia Pond.

- Amelia, tu viens ? On avait dit qu’on irait au cinéma voir le film que tu voudras ce soir !

S'il y avait du lierre, ce serait le moment de grimper jusqu'à elle comme Roméo Montaigue. Mais c'est juste un bloc de briques lisses impossibles à escalader. Elle pourrait sauter dans mes bras mais il faudrait que je lâche les fleurs. J'y pense, Dave n'avait pas prévu cette éventualité dans son plan infaillible.
Elle me sourit. Peut-être se prépare-t-elle à sauter ? Dans le doute, je repère un buisson où jeter mes fleurs pour libérer mes bras. Mais non, à la place, elle disparaît de l'encadrement pour y revenir quelques instants plus tard.

- Désolée, Campbell, mais je ne peux pas descendre.
- Mais... mais pourquoi ?

Elle a vraiment l'air gêné de ma présence. Et moi qui ai payé mes jonquilles une fortune ! « Choisis des fleurs qui reflètent ta personnalité » qu'il disait. Mon œil, si j'avais pris des roses ça aurait peut-être marché. « Mais c'est qu'elle a une ou deux hésitations » avait ajouté Dave.
Soudain, une ombre se glisse derrière ses rideaux. C'est grand, et ça a des poings capables de me casser la tête. Le gorille passe son bras en forme de massue autour de la taille de la demoiselle d'un air suggestif. Oups. Abandonnons le navire !
Elle me fait un sourire désolé que je prends pour du sarcasme et qui m’énerve au plus haut point. J'ai peut-être pas assez de muscles pour ne pas prendre de râteau mais j'ai encore ma dignité. Je me tourne vers elle et son guss et lance, vexé comme un pou :

- T'en a combien, des hésitations comme celui-là ?

Le type tape frotte ses poings et fait craquer ses pouces d'un air menaçant. Il a l'air encore moins commode et encore plus costaud que Stuart. Je crois que le temps est venu pour moi de mettre à contribution mes capacités en sprint.

* * *

Il pleut sur la ville et il pleut sur mon cœur. Je rabats ma capuche sur ma tête et attends le bus, encore abattu par ce que je viens de recevoir. Mes jonquilles plient le cou et imitent ma posture, trempées comme moi jusqu'aux os. La nuit commence à tomber et ma permission est passée depuis longtemps, mais le bus est en retard. Soudain, un parapluie éclot au-dessus de ma tête.

- Je t'ai reconnu à ton sweat, fait Lucy Saxon d'un air guindé dans son tailleur à bas prix.

Je l'examine un instant. Elle ne ressemble plus à la petite stagiaire que j'avais connue à BBC Scotland. Elle est devenue une femme d'affaires méprisante en tailleur et me toise avec son parapluie classieux. Toujours aussi imbue d'elle-même qu'avant, mais avec le costume qui va avec. Elle se penche vers mes fleurs et demande sur un ton qui vexerait un enfant de cinq ans :

- Alors, Campbell, elles sont pour qui ces fleurs ?

L'envie de lui en mettre une me démange mais je suis pas ce genre de mec. Je me contente de lui coller le bouquet dans les mains en lançant :

- Elles sont pour une garce.

Elle me regarde quitter l'arrêt de bus sans comprendre qu'à ce rythme-là, j'avais plus vite fait à pied. Je la revois encore, ébahie sous le déluge, les fleurs jaunes ridicules dans les mains. Lucy Saxon est une idiote. Une idiote et une garce. Surtout une garce.

* * *

- JE SUIS RENTRÉÉÉÉÉÉÉÉÉ !!!

Je pénètre dans Saint-Jude avec plus de deux heures de retard, trempé comme une soupe et radieux. Paula m'accueille affolée, une serviette entre les mains. Elle me force à enlever mon sweat et me cale la serviette autour du cou. Je me débrouille pour échapper à son étreinte et danse de joie au milieu de la salle d'accueil.

- We are the champions - my frieeeeeeeeeeeeeends
And we'll keep on fighting - till the eeeeeeeeeend -
We are the champions -
We are the champions
No time for losers
'Cause we are the champions - of the wooooooooooorld...

- Qu'est c'que t'as Camp' pour crier comme ça, torse nu au milieu du hall d'entrée ? Tu nous fais un strip-tease ou quoi ? s'exclame Dave, un large sourire aux lèvres. Parce que je veux bien me joindre à toi !
- Il y a que je suis libre, vieux ! L-I-B-R-E !
- Libre de quoi ? Intervint George le yéti. Non, t'as quitté Amelia ? Tant mieux ! J'avais toujours dit que cette petite était une catin !
- Je suis libre de mes illusions, messieurs ! Libre de tous ces mensonges sur la gente féminine ! D'ailleurs... Tiens, viens là toi !

J'attrape Dave par le paletot et lui colle un baiser sur la bouche. Je le lâche et il titube. Je continue :

- Et oui, messieurs ! Je détiens la vérité ! Et la vérité, c'est : toutes des garces ! Oui, toutes des salopes, des prostituées, des idiote ! Elles... oups !

Je me prends les pieds dans mon jean que j'essaie d'enlever depuis tout à l'heure et m'étale sur le parquet. Une chute, ça dégrise. J'essaie de me relever et me retrouve face à... Kathleen. L'expression de son visage, entre douleur et colère, achève de me faire redescendre.

- Ah, salut Kathleen.

Elle ne répond pas, et me barre la route de son petit corps frêle. J'ai pas envie de la bousculer, mais il va bien falloir que je passe et cette petite crise m’énerve. Je prends ma voix la plus geignarde, presque le même ton qu'avait employé Lucy à mon égard quelques minutes plus tôt.

- Kathleen, pourrais-tu – s'il te plaît – me laisser passer ? J'aimerais bien aller dans ma chambre.

Elle me fixe un instant, et je sais ce qu'elle va faire même avant qu'elle le fasse. Et pourtant, je ne fait rien pour l'arrêter.
La claque qu'elle m'assène n'a rien de faible et fait carillonner mes oreilles. Stuart arrive juste à temps pour nous séparer.
Je ne l'ai jamais vue comme ça. Elle était si calme, si timide, si réservée... et elle m'aimait presque... rien à voir avec cette boule de haine pure qui vient de me rentrer dedans. Je vois les larmes de rage s'accrocher à ses cils, et je sens que je suis allé trop loin.
Je savais que la maniaquerie pouvait briser beaucoup de choses, mais je ne pensais pas qu'elle pouvait casser ce qu'il y avait entre nous.

* * *

- Allez, Campbell, sors un peu de ta chambre !
- Non !

Je préfère rester enfermé après ce qui vient de se passer. Si je dois croiser le regard de mes compagnons au réfectoire ou dans la salle télé, je ne sais pas si je pourrais le soutenir après l'humiliation d'hier soir. Ou pire, si je dois revoir Kathleen... Mon cœur se serre rien que d'y penser... Oh, il faut penser à autre chose, je dois penser à autre chose... J'empoigne ma guitare et me plonge dans la contemplation du paysage encore trempé par la pluie d'hier. J'improvise ma mélancolie et commence à gratter :

- Nothing goes as planned
Everything will break
People say goodbye
In their own special way
All that you rely on
And all that you could fake
Will leave you in the morning
Come find you in the day
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out...

- Campbell ! On va manger ! Allez, arrête de bouder et descends !

J'arrête de jouer et pousse un soupir. Est-ce que je n'ai pas le droit moi aussi de faire comme Kathleen, m'enfermer dans ma bulle et pleurer après un traumatisme... J'ai eu mon genre de chagrin d'amour. Personne ne m'a forcé à faire... des choses... mais ça fait aussi mal.

- J'ai pas faim Paula ! Et fichez-moi la paix !

Face à ma mauvaise humeur, Paula n'insiste pas et referme la porte. Exaspéré, j'essaie de reprendre ma chanson du début.

- Nothing goes as planned
Everything will break
People say goodbye
In their own special way
All that you rely on...

Un bruit de verre brisé retentit soudain au loin. Je suis sûr que personne d'autre ne l'a entendu, ils sont presque tous descendus au réfectoire. Je tends l'oreille mais rien ne vient. J'hésite à aller voir, on dirait que ça vient du couloir des filles et je ne sais pas si j'ai vraiment le droit d'y aller. Tant pis, je reprends.

-...And all that you could fake
Will leave you in the morning
Come find you in the day
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out
Oh, you’re all I taste, at night inside of my mouth
Oh, you run away, cause I am not what you found
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out
Everything will change
Nothing stays the same
Nobody is perfect
Oh, but everyone is to blame
All that you rely on
And all that you can save
Will leave you in the morning
Will find you in the day
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out
Oh, you’re all I taste, at night inside of my mouth
Oh, you run away, cause I am not what you found
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out
No I cannot get you out
No I cannot get you out
Oh no, I cannot get you out
No I cannot get you out
Everything is dark
It’s more than you could take
But you catch a glimpse of sunlight
Shining
Shining down on your face
Your face
On your face
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out
Oh, you’re all I taste, at night inside of my mouth
Oh, you run away, cause I am not what you found
Oh, you’re in my veins, and I cannot get you out
No, i cannot get you out
No, i cannot get you out...
Oh no, I cannot get you...

Un bruit encore plus ténu, comme des sanglots étouffés me parviennent. Pas de doute, ça vient de l'autre côté du bâtiment. Je pose ma guitare et me lève.
Paula a éteint toutes les lumières, et il fait sombre dans ces couloirs presque sans fenêtres. Mais son architecture est très semblable au nôtre, aussi je m'y repère facilement. Je pose mes mains sur les murs et suit le couloir quand mes doigts entrent en contact avec une substance poisseuse. Je sursaute et jette un œil à mes mains. Non, ce n'est pas, ça ne peut pas être...
Du sang. Du sang sur les murs de Saint-Jude, du sang qui coule et qui suit le couloir jusqu'à une chambre dont la porte entrouverte laisse transparaître un peu de lumière. Je suis fébrilement les traces et pousse la porte. Le rouge teinte comme une rivière le lino gris sur le sol, et des éclats du miroir de la coiffeuse flottent tristement dans la mare de sang. Et au milieu de ce désastre gît le corps inanimé de Kathleen, pâle comme la mort. Ses bras et ses poignets ensanglantés, tailladés à l'aide d'un morceau de miroir qu'elle tient entre les doigts.
Je hurle des appels à l'aide avec le peu de présence d'esprit qui me reste. Je me revois presser la sonnette d'appel des infirmières comme un fou, parce que je suis un fou. Et les larmes et les cris et l'attente interminable de Paula et Stuart qui n'arrivent pas mais qui arrivent enfin et je suis éjecté de la scène de crime par Stuart pendant qu’on l’éloigne de moi. Collé à un mur, je tends la main mais je ne peux la rattraper. Je veux la suivre, mais Sae et Dave sont déjà arrivés et me retiennent.

- Allez Camp', laisse tomber, fait Dave.

Mais je ne peux pas laisser tomber. Je parviens à me dégager de sa poigne et poursuit le corps à travers tout Saint-Jude comme un dératé.

* * *

Je fais les cent pas a travers le couloir devant sa chambre, et n'attend qu'une seule chose : le moment où Paula va sortir pour me dire que je peux rentrer.
Pourquoi j'ai réagi comme ça ? Je veux dire... Pourquoi aussi violemment ? Elle n'est rien pour moi. Je la connais à peine. Ce n'est qu'une simple camarade de galère dans ce trou à rats. Rien de plus. Elle n'est pas ma petite copine, Amelia est ma copine... enfin était. J'essaie de m'imaginer face à Amelia, étalée par terre au milieu du sang et des éclats de verre. J'essaie d'imaginer très fort. Mais ça ne marche pas. Je n'éprouve pas le dixième que ce que j'ai ressenti face à Kathleen, et que je ressens encore à chaque fois que j'y pense. Mais alors... mais alors quoi ? Je me serais attaché à elle, à ses soirées devant la télé où je la laissais se blottir contre moi, à ces petits-déjeuners silencieux partagés devant nos boîtes de médicaments... Oui, peut-être que oui en fait. Mais de là à parler d'amour... Enfin, elle est peut-être ma meilleure amie jusqu'à présent, mais nous sommes deux cinglés, ça ne marcheras jamais. Non, Campbell + Kathleen est voué à l'échec. Je ne t'aime pas Kathleen, je ne t'aime pas Kathleen, je ne...

- Campbell ? C'est bon, tu peux venir.

Je bondis sur mes pieds, mais Paula me freine avant que franchisse la porte.

- Elle est encore un peu affaiblie et très choquée de ce qui vient de se passer. Alors s'il te plaît Campbell... Montre un peu de délicatesse. Et encore une fois, je te laisse rentrer, mais c'est bien parce que c'est toi.

Je pousse la porte aussi doucement que possible.
Elle est encore toute pâle mais le danger est passé. Deux bandages autour de ses deux poignets me rappellent qu'elle est là parce qu'elle a voulu mourir. Elle me jette un regard qui me transperce de part en part.
Elle me déteste. Elle déteste tout ce que je représente – un homme, un manipulateur, un imbécile heureux, un irresponsable, un fou furieux, un excité... Elle est trop belle, trop belle pour moi. Je n'ose même plus approcher cette statue de marbre apprivoisé. J'ai juste envie d'aller me tirer une balle pour effacer toutes mes conneries. Elle était là, elle m'attendait et moi je suis allé faire la fête et me casser les dents sur les faveurs d'une pétasse. Parfois j'ai juste envie de... de...

- Campbell qu'est-ce que tu fais ? crie soudain Paula. Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi !

J'ai commencé à frapper ma tête sur les murs sans m'en rendre compte. Comme un vrai malade. Elle m'attrape par les épaules et j'essaie de m'arrêter avant de me prendre un sédatif. Elle me saisit les poignets et je parviens in extremis à me maîtriser.

- Va lui parler ! s'exclame-t-elle. Va-lui-par-ler !
- Et pour dire quoi ? Elle... Je...
- Je ne sais pas moi ! Chante-lui une chanson, puisque tu es un foutu chanteur !

Très bien. Je cours dans ma chambre, même si je sais qu'aucune des chansons que j'ai apprises ne suffira à combler le trou que j'ai fait dans son cœur. Même toutes celles qui existent, dans toutes les langues du monde ne pourront rien pour moi. Je ferme les yeux et soudain elle vient. Celle que j'ai toujours cherchée : l'inspiration.

- Sorry angel, sorry so...
I'm waitin' on this empty street
I'm listening this empty beat
You're not on my side
Because of me...
Sorry angel, sorry so...
Sorry my angel, for bein' so... me...
I'm an idiot
a bastard
a loony
Good old me...
But I'm so, so, so in love with you
I just can't, can't, can't stand losin' you
But everithin' goes wrong
Because of me...
Sorry angel, sorry so...
Sorry my angel, for bein' so... Bain...

Je m'arrête car j'entends un petit rythme frapper en cœur en plein dans mon cœur. Elle s'est levée et me regarde jouer comme la première fois où l'on s'est rencontrés. Je vois ses poignets bandés trembler contre la porte. Je baisse les yeux sous son regard. J'ai envie de rentrer six pieds sous terre.
Je repose ma guitare et caresse ses bandages avec d'infinies précautions. J'entends son souffle au-dessus de ma tête et ça me calme, ça me calme... Je pose ma tête sur son ventre et sens ses doigts se balader dans mes cheveux. C'est moi qui lui ai fait du mal mais c'est elle qui me console.

- Tu veux bien rester avec moi ? je demande timidement.

Je sens au dessus de moi qu'elle fait oui de la tête. Oui, j'ai besoin d'elle et elle a besoin de moi peut-être. Comme... comme... comme nous deux quoi... je ne sais pas, peut-être que je l'aime après tout. Peut-être... peut-être...
Le téléphone sonne soudain, dans la petite cabine à trois pas de ma chambre. J'écoute Paula qui répond et mon estomac se serre un peu. C'est la mère de Kathleen à l'appareil. Elle a l'air remonté. Soudain, Paula lance à travers le mur :

-Campbell, la mère de Miss Kathleen demande ce que tu faisais dans sa chambre !
-Dis ce que tu veux.

La porte du petit bureau se referme et j'entends à peine Paula répondre. Quelques minutes plus tard, l'infirmière rigolarde passe sa tête à travers la porte de ma chambre.

-D'après Mrs. Bones, tu es, je cite « un petit con prétentieux complètement taré qui ne pense qu'à baiser ».

J'éclate de rire. C'est vrai que ça me correspond plutôt bien.


_________________
Je suis L, G, B et T en même temps. Je suis l'arc-en-ciel complet des pull-overs de Campbell. Ice Tea Foot et prend une bière.


Dernière édition par Angel le Lun 24 Juin 2013 - 22:44; édité 3 fois
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MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 03:31    Sujet du message: Publicité

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Angel
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Localisation: Sur l'épaule de Campbell

MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 03:32    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

Milieu :

- Campbell, je peux te parler s'il te plaît ?

Le Dr. Reynolds vient me voir comme ça un lundi matin, et je ne sais pas encore que cette semaine va être la plus longue de ma vie. Je hausse les épaules et rentre dans son bureau. Le docteur pousse un drôle de soupir, comme s'il allait m'annoncer une mauvaise nouvelle. Il a toujours l'air plus vieux qu'il ne l'est en réalité, et quand il soupire c'est encore pire.

- Ah... Campbell, Campbell, Campbell...

Il s'assoit sur son fauteuil et je l'imite dans ma simple chaise en plastique et attends patiemment qu'il crache le morceau. Il commence à jouer avec l'un des multiples objets qui peuplent son bureau. Je me souviens de la première fois que je suis rentré dans son bureau, à dix-huit ans et quelques. J'étais tellement à l'ouest que mes pensées se résumaient à « quand je serais grand j'aurais les mêmes »

- Je t'aime bien, Campbell. Et je trouve que tu t'es beaucoup calmé. Félicitations, au moins avec toi j'ai l'impression d'être utile avec quelqu'un dans cet hôpital.
- Merci docteur.

Je ne suis pas peu fier et sourit comme une banane. Le docteur pousse un nouveau soupir et remonte ses lunettes à large monture, le genre de lunettes que je ne mettrais jamais quand bien même je deviendrais myope comme une taupe.

- De plus, il me semble que ta guérison va de pair avec celle de Mademoiselle Kathleen Bones, j'ai tort ?
- Non, docteur, vous avez tout à fait raison ! J'adore Kathleen, elle est gentille et douce et...
- Merci Campbell, coupe-t-il. J'espère que tu seras aussi enthousiaste face à la nouvelle que je vais t'annoncer.

Je me cale gentiment dans ma chaise, attendant la sans doute excellente annonce en question.

- Tu va être désinterné, Campbell.

* * *

Quand je reviens dans ma chambre encore tout retourné, une surprise de taille m'attend sur mon lit. Kathleen s'est assise là, un paquet de bonbons dans les mains, un de mes sweats sur le dos. Lorsque je m'abats sur le matelas elle me tend un Haribo d'un air contrit. J'adore les Haribo mais je n'ai pas l'envie d'avaler quoi que ce soit.

- Je vais être désinterné, Kathleen.

Elle hoche la tête comme si elle savait déjà. Une larme coule sur sa joue. Je la serre contre moi pour la calmer et bredouille :

-Moi, je veux pas être déchargé si tu n'es pas avec moi.

J'entends son cœur rater un battement. Je crois que le mien en a raté plusieurs aussi. Sous le sweat, je sens ses formes parfaites dans mes grandes mains osseuses. Si j'avais plus de muscles peut-être que je les sentirais avec moins de précision... Pourquoi il faut que je me rende compte que je l'aime plus que ce que je pensais seulement maintenant ? Il n'y a pas que son âme que j'aime, il y a aussi... hem... son corps... Est-ce que j'ai le droit de parler de ça maintenant ? Je ne crois pas non... enfin si, trop tard... Je ressens une drôle de chaleur dans le bas de mon ventre... Ah non, ah non, pas maintenant, pitié, c'est pas le moment le plus romantique de ma vie que mes hormones vont venir... gâcher... Respire, Campbell, respire, c'est la première fois que ça m'arrive alors que je n'ai pas disons... le visuel... Est-ce que ça veut dire que c'est la bonne ? Je ne sais pas mais je n'ai pas envie de partir sur les routes sans personne avec moi. Et le plaisir que j'ai ressenti avec elle dans mes bras ne reviendra peut-être plus jamais alors autant y aller tant qu'on peut vivre... Je t'aime, Kathleen, je t'aime !

- Kathleen ? Fais ta valise, on va s'enfuir ensemble.

* * *

Un vent de liberté me pousse vers l'avant. Je ne sais pas trop comment on s'est débrouillés pour partir, sûrement une monstrueuse succession de coups de pot. Pot à cuillère ? Cuillère à pot ? Je mets ma guitare sur mon dos et prends la main de Kathleen. Je me sens si bien que j'ai envie de chanter.

- All of my love
All of my kissin'
You don't know what you've been a-missin'
Oh boy, when you're with me
Oh boy, the world can see
That you, were meant, for me
All of my life
I've been a-waitin'
Tonight there'll be no...hesitatin'
Oh boy, when you're with me
Oh boy, the world can see...

Cette soirée est la plus belle de ma vie. J'ai mis tout mon argent de poche dans mon sac, et j'en avais un paquet de ces économies depuis que j'ai arrêté de fumer. Pour commencer, j'achète un paquet de cigarettes au citron jaune vif. J'en propose à Kathleen mais elle n'en veut pas et préfère celles à la mure violet foncé. Nous courrons dans la rue et faisons peur aux pigeons comme deux gosses, et à force de courir nos mains se trouvent et se mélangent, nos doigts se croisent et nous avançons au même rythme. Ses cheveux ondulent dans le vent ; ils brillent tellement que c'est comme de l'eau noire qui répand autour d'elle une odeur de miel brûlé. Je marque un arrêt, subjugué par tant de beauté. Nous sommes au milieu d'une sympathique petite place, et le soleil couchant filtre entre les maisons. On se croirait en Italie. Je reste devant elles, nos doigts mélangés sans rien pouvoir dire. Elle me jette un regard interrogateur. Je dois avoir les mains moites tellement je tremble. Mais qu'est-ce qui m'arrive, bon sang, qu'est-ce qui m'arrive ? Je ne peux même plus compter sur moi-même...

- Kathleen... Je voulais te dire... Oh, zut... je ne sais pas comment dire ça... Tu dois penser que je suis un idiot... Oh... Qu'est-ce que...

Elle pose son doigt sur ma bouche et m'intime l'ordre de me taire. J'ose à peine respirer. Je dois avoir l'air bien con, si une fille aussi timide que Kathleen prend les initiatives. Elle pousse sur mes épaules pour m'atteindre. J'essaie de la serrer dans mes bras tant que je peux mais mes bras flapissent autour d'elle et elle glisse comme un savon. Ses lèvres entrent en contact avec les miennes. La Terre s'arrête de tourner.
Avez-vous déjà vu ces dessins animés où l'amoureuse du héros embrasse le héros ? Il pleut des fleurs, des étoiles dansent autour de lui et il a des ondes lumineuses dans les yeux... À côté de ce que je suis en train de vivre, c'est un drame en noir et blanc. Mon cœur bat tellement vite qu'il vient d'imploser et coule par tous les pores de ma peau. Je fourre mes doigts dans ses cheveux et j'ai envie de rester collé à elle pour le restant de mes jours. Mais un petit vieux me donne un coup de canne dans le tibia et je reviens dans la réalité.

- Hé, mon garçon, il y a des hôtels pour ça ! Fiche le camp et va bécoter ta copine ailleurs ! Vous dérangez tout le monde, là, avec vos effusions déplacées !

J'ouvre les yeux. Sur la place, un petit restaurant a ouvert une terrasse, bondée à cause de la température. Et tout le monde nous regarde, mi-attendris mi-exaspérés. Terriblement gêné, je lâche Kathleen et mets de l'ordre dans mes affaires en bredouillant des excuses. J'entends le vieux pousser un soupir du style de « Ah les jeunes » mais j'ai tellement honte que je fuis littéralement l'endroit. Là, il arrive le moment où j'ai envie de rentrer à Saint-Jude, de rentrer sous ma couette et de me cacher pour le restant de mes jours tellement j'ai merdé sur ce coup-là. J'en oublie même de regarder Kathleen qui trottine derrière mes grandes enjambées vers la bouche de métro la plus proche.

- Campbell ! Attends !

Je m'arrête. Elle veut me dire quelque chose. Notre baiser lui aurait-il délié la langue ? Oh, quel idiot je suis de me faire des réflexions pareilles ! Campbell, tais-toi et écoute la parole de ta déesse ! Elle se rapproche de moi. Je me penche vers elle, et elle prend ma tête dans ses mains. Je réalise qu'elle galère encore plus que moi avec ces choses-là, et ça me rassure quelque peu. Nous sommes deux, depuis le début, nous sommes deux à découvrir tout ça, deux à subir ce genre d'ignominie... Elle ouvre la bouche pour parler, puis la referme, avant de murmurer :

-Tu sais... c'est pas si grave...

Elle m'embrasse sur le front et là, c'est pas sous ma couette que j'ai envie de retourner mais carrément dans le ventre de ma mère. A la place, j'essaie de remettre un peu d'ordre dans mes neurones et lui montre le métro.

- Hem... On pourrait... Enfin... Je veux dire... Tu vois non ? Mettre le plus de distance possible entre cet endroit et nous ?

Elle hoche la tête. Je lui souris et bondis sur mes pieds.

- Allons-y alors !

* * *

- Kathleen, on a un problème.

Nous sommes assis dans le métro depuis une demi-heure et déjà au tiers de la ligne quand je lui annonce ça. Je ne sais même plus quelle est le nom de cette ligne, mais peu importe, le problème qui nous occupe est autrement plus important.

- On a plus d'argent.

Je shoote dans une canette de bière qui fait le va-et-vient entre les sièges depuis tout à l'heure comme pour confirmer mes propos. En effet, le constat est là : entre les cigarettes, notre petit repas à un sympathique petit café italien et les tickets de métro, notre argent s'est volatilisé. Il me reste une livre cinquante et Kathleen n’a pas beaucoup plus – même pas de quoi se payer une heure de sommeil dans une auberge de jeunesse. Je soupire, désespéré. Mes rêves de liberté viennent tout simplement de partir en fumée. J'enlève ma vieille casquette et la pose à côté de moi. Quitte à galérer, autant galérer en musique. Je sors ma guitare et entonne un de mes vieux classiques :

- When I wake up yeah I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who wakes up next to you
When I go out yeah I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who goes along with you

If I get drunk yes I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who gets drunk next to you
And if I haver yeah I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who's havering to you

But I would walk 500 miles
And I would walk 500 more
Just to be the man who walked 1000 miles
To fall down at your door

When I'm working yes I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who's working hard for you
And when the money comes in for the work I'll do
I'll pass almost every penny on to you

When I come home yeah I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who comes back home to you
And if I grow old well I know I'm gonna be
I'm gonna be the man who's growing old with you

But I would walk 500 miles
And I would walk 500 more
Just to be the man who walked 1000 miles
To fall down at your door

When I'm lonely yes I know I'm gonna be
I'm gonna be the man whose lonely without you
When I'm dreaming yes I know I'm gonna dream
Dream about the time when I'm with you.

But I would walk 500 miles
And I would walk 500 more
Just to be the man who walked 1000 miles
To fall down at your door...

Je m'arrête. Non, j'ai rêvé ou un type vient de mettre une pièce dans ma casquette ? Oh, de toute manière, ça n'a plus d'importance. Il est presque minuit maintenant, et il n'y a plus personne dans mes rames, plus que les clochards, les pauvres fêtards et ceux qui sont trop bourrés pour prendre une voiture. Je remets ma casquette et entends la petite pièce faire ping-ping quelque part sur le sol.

- Viens Kathleen, c'est le terminus.

Il y a un changement pour une autre ligne, on pourra peut-être faire le tour de la ville et de la nuit sur les canapés rouges des métros et tramways. Justement, il y a un train qui repart dans l'autre sens. Une heure du matin, c'est sûrement le dernier. Je n'ai pas l'habitude de dormir aussi tard et je somnole sur le vieux fauteuil défoncé. Que l'épaule de Kathleen est confortable ! Je me sens m'endormir... Une fine pluie à commencé à tomber dehors. Je la sens soudain qui me secoue. Je me lève mécaniquement, sors dehors. Ce n'est plus une pluie, c'est un déluge, et on a beau être en été la nuit est froide et l'eau glacée. Je frissonne en un rien de temps. Nous attendons de longues minutes un train qui ne vient pas et quand il arrive, c'est pire, car les fenêtres ouvertes ont des relents de courant d'air. La lueur des étoiles filtre à peine à travers les nuages et les vitres sales. Je sens le monde tourner autour de moi et entends à peine les portes s'ouvrir. Je suis trop fatigué, trop fatigué, trop...

* * *

Des heures plus tard, mes yeux s'ouvrent. J'étouffe dans la chaleur de mes draps. Il fait déjà grand jour et les rayons de soleil réchauffent agréablement mon visage. Je sens le vent frais caresser ma joue et veux l'inspirer à pleins poumons, mais quelque chose bloque ma respiration. Je renifle bruyamment.
Soudain, tout ce qui me faisait jusqu'alors éprouver un grand plaisir m'assaille de toutes parts. L'air froid remonte jusque dans mes sinus bouchés et la lumière me donne une terrible migraine. Une sensation désagréablement humide confirme mes pires craintes : j'ai dormi la bouche ouverte et bavé sur la serviette de toilette. La serviette ?
Je jette un coup d’œil à l'endroit ou je me trouve. Le soleil ne filtrait pas à travers les vitres sales du métro ou je m'étais endormi hier soir mais plongeait directement sur moi par une fenêtre ouverte encadrée de jolis rideaux. Accoudée au rebord, Kathleen rêvait debout devant le paysage radieux.

- Kathleen ?

Ma voix est rauque et le moindre souffle m'arrache la gorge. J'ai dû méchamment attraper froid hier soir. Je me souviens vaguement d'avoir frissonné toute la nuit, mais à présent j'émerge en nage.
Kathleen se penche vers moi. Elle est si belle quand ses cheveux coulent dans son dos comme cela... j'en ai le souffle coupé. Je veux me relever mais elle m'en empêche. De toute manière, mes sinus et mon cerveau sont tellement blindés que je m'écroule illico sur la serviette qu'elle a pris soin d'enrouler autour de l'oreiller.

- Où... où je suis ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Je...

Elle met son doigt sur les lèvres pour me faire taire, puis pose sa main gelée sur mon front brûlant. Le froid fait un bien fou à la fièvre qui se réveille des limbes. Elle plonge ses grands yeux noirs dans les miens. Ils sont remplis d'inquiétude, de frayeur, d'angoisse... Je l'entends me dire avec les yeux « reste tranquille, on va se faire repérer ». Mais repérer par qui ? Et où sommes nous ? Quelle est cette chambre de fille dans laquelle nous avons atterri au cours de notre fugues de fous furieux ?

- C'est... c'est ma chambre, chuchote-t-elle. On... on va rester ici jusqu'à demain matin au moins. Le temps... le temps que ça aille mieux.

Sa chambre ? Nous sommes chez elle ? C'est drôle, je n'imaginais pas ça comme ça. Je n'imaginais surtout pas qu'un jour je me retrouverais en train de baver sur une serviette de toilette allongé dans le lit de mon amoureuse. Rien que de le dire, ça sonne bizarre.

* * *

Le lendemain matin, ça va déjà mieux. Je crois que Kathleen ferait une excellente infirmière, même si je doute que les infirmières dorment la tête enfouie sous le sweat de leurs patients pour les réchauffer.
Je m'assois en tailleur sur le parquet. C'est vraiment une chambre de fille : les objets sont rangés au lieu d'être posés, les murs sont recouverts d'un joli papier peint vert clair orné d'une frise de papillons rouges avec draps assortis. Je me souviens de ma chambre d'ado, affectueusement renommée par mon père « on océan de bordel ». Je ne crois pas qu'il y ait eu un jour des draps assortis au papier peint. Même si ceux à motifs Superman étaient très chouettes. Mais je me sens un peu de trop dans cet univers de fille.

- Je peux fumer ?

Elle ne dit ni oui ni non, donc j'en déduis que non et commence à mâchonner ma langue pour combler le manque. Elle arrange le lit pour y masquer toute trace de mon passage, range la chambre comme si nous n'y avions jamais mis les pieds puis s'assoie à côté de moi, en boule comme d'habitude. J'attends cinq minutes puis commence à trouver le temps long.

-Et maintenant ? On fait quoi ? On rentre ?

Elle ne me répond pas. Pire, on dirait qu'elle m'ignore. Mais ça ne m’énerve pas. Je me dis qu'elle doit avoir ces raisons. Ce qui me ramène à pourquoi je me fais cette réflexion pour elle alors que pour les autres, je trouvait juste ça soûlant. La réponse vient naturellement : parce que c'est Kathleen. Il y a toujours une raison valable à tout ce qu'elle fait. Et toi, disciple Bain, tu restes là et tu attends que ton maître t'apporte les réponses.
Un signal imperceptible la fait soudain réagir. Avant même que j'ai pu dire quoi que ce soit, elle m'attrape par le col et me fait plonger sous le lit. Je l'aperçois qui prend quelque chose dans un placard, une sorte de boîte ou je ne sais quoi, qui la referme précautionneusement avant de se précipiter sous le lit avec moi. Nous restons quelques instants immobiles comme des statues, impeccablement cachés par les débordements de son dessus-de-lit à papillons. Je sens son souffle chaud sur ma nuque et écoute son cœur battre à la chamade – le rythme de la terreur pure. Je n'ose pas esquisser le moindre mouvement. Quelque chose arrive, mais quoi ? Elle plaque sa main sur la mienne. Le geste me surprend mais j’obéis. Quelque chose la terrorise au point de se cacher sous le lit dans sa propre maison.
La porte s'ouvre en grinçant. Le rythme de nos cœurs s'accélère. Je ne sais pas de quoi je dois avoir peur mais si elle a la trouille alors j'ai la trouille, c'est tout. Parce que c'est Kathleen. Deux pieds traînent jusqu'au ras de mon nez, à cinq centimètres du dessus-de-lit. Ils s'arrêtent un instant comme si leur propriétaire sentait notre présence sans pouvoir la prouver. Ils continuent leur chemin jusqu'à la fenêtre et je sens un vent d'air frais me coller mes cheveux dans les yeux – le monstre, quel qu'il soit, a ouvert la vitre. Je l'entends même qui parle à sa femme d'un ton prétentieux :

- Il fait beau aujourd'hui, hein chérie ?

Son anglais parfait, sans une seule touche d'accent écossais m'agace au plus haut point. On dirait un intellectuel blasé ou un journaleux du Times. Mais la réplique de son épouse, avec un accent à couper au couteau qui me donne envie de lui mettre une tarte :

- Je trouve aussi. Allez, ferme cette fenêtre, c'est assez aéré pour aujourd'hui. Pas besoin de trop renouveler l'air vu qu'elle ne rentrera pas avant plusieurs semaines.

Cette voix, je la connais, car même si je ne l'ai jamais entendu autrement que ténue et grésillante sans même avoir l'appareil collé à l'oreille. C'est la même voix qui m'a traité de noms d'oiseaux au téléphone. C'est sa mère. L'homme doit être son père. La seule fois où je les ai rencontrés, aucun ne m'avait adressé la parole, aussi ne l'ai-je pas reconnu. Mais ce n'est pas la trouille que Kathleen à d'eux qui me choque le plus : après tout, on s'est enfuis de Saint-Jude. S'ils la voient, surtout en ma compagnie (puisque, je cite, je suis apparemment « un petit con prétentieux complètement taré qui ne pense qu'à baiser »), elle est pire que morte. Non, ce qui me sidère, c'est qu'ils ne s'inquiètent même pas. Ils parlent d'elle comme si elle n'existait plus. Comme si sa disparition n'avait aucune espèce d'importance. A vrai dire, ils prennent tellement peu de nouvelles d'elle qu'ils ne sont peut-être même pas au courant. C'est comme... comme si depuis que sa folie avait été découverte, elle avait disparu de la surface de la terre et subsistait sous forme d'ombre.
Le truc, c'est que pour moi, elle en a, de l'importance, et que je suis prêt à le hurler au monde entier, droit dans les oreilles de chaque être humain de cette putain de planète. Y compris ses parents. Je m'apprête à sortir de sous le lit quand Kathleen me serre très fort les doigts. J'ai beau me débattre, elle ne se laisse pas faire et avant que j’aie pu tenter quoi que ce soit, ses parents sont partis en fermant la porte. La poigne de la main me pince encore quelques instants avant de lâcher prise.

- C'est n'importe quoi ? Pourquoi ils...

Mon chuchotement furieux est interrompu par un minuscule doigt sur la bouche. Le stress lui noue la gorge et elle articule une phrase inaudible mais que je parviens à lire sur ses lèvres : « Ils-vont-entendre. »

- Mais on s'en fiche qu'ils nous entendent ! Tu as vu comment ils te traitent, Kathleen ? Comme si tu n'étais rien ! Alors que tu es tellement tout pour moi, Kathleen, tellement tout... Je t'aime ! Je t'aime plus que tout, plus que...

Je tourne sur moi-même et en oublie de chuchoter, et je vois à la tête de Kathleen que quelque chose ne va pas. Malheureusement quand mes deux neurones se connectent enfin, le coup est déjà parti.
Le poing d'un père effrayé pour sa petite fille, ça remet la tête en place.

* * *

Si je dois reconnaître une qualité à mon père, c'est qu'il gère admirablement les situations de crise. Et je continue de le penser, assis à l'avant de sa voiture, un pain de glace sur la joue, pendant qu’il crise de rire en écoutant mon remplaçant à la BBC Scotland. Parce que mon père au moins, il était au courant que nous avions disparu et il était très content de m'avoir retrouvé. Même s'il m'a mis un deuxième pain pour avoir fugué. Vie de merde.
Il a réussi à éviter un meurtre, et je lui dois bien ça. Parce que si la mère de Katheen est une hystérique, son père a une sacré droite et il semble prendre très à cœur les agressions dont sa fille a été l'objet. Et en plus, le fait que je dise qu'il n'avait rien à faire de sa fille n'a pas dû arranger les choses. Je pense qu'avec le recul, j'arriverais à le comprendre. Parce que j'aurais réagi pareil si j'avais trouvé Kathleen dans sa chambre, seule avec un autre homme hurlant « vas-y, embrasse-moi Kath ! ». Je crois même que je l'aurais vraiment tué, pour le coup. Mais pourquoi alors est-ce que j'admire mon père pour ses talents de négociateur ? Hem. Disons qu'après d'âpres discussions, lui et ses parents se sont mis d'accord sur le fait que cette histoire n'aurait pas de suite à une condition : que Kathleen et moi ne nous revoyons jamais. Tada ! Elle à Saint-Jude, moi dans la jungle urbaine, condamnés à ne plus jamais nous croiser. Je ravale mes larmes alors que nous passons devant le marchand de glaces de mon quartier – quoi ?

- Hé, on ne repasse pas par Saint-Jude ?
- Non. Hors de question.
- Je peux savoir pourquoi ?
- J'ai déjà récupéré tes affaires, voilà pourquoi.
- Mais...
- Mais rien du tout, Campbell ! Tu vas rester quelques semaines tranquille à la maison sans faire de vagues et ensuite tu chercheras un appartement, tu te trouveras un travail, tu pourras même te marier avec une collègue de travail et avoir deux enfants tous mignons ! Mais quelque chose de normal, enfin ! J'en ai assez de tes frasques, assez d'entendre Mr. Cake me rapporter tes bêtises semaine après semaine, assez de tout !

Il reprend son souffle alors que je l'observe bouche bée péter son câble. Sur le coup, la seule chose qui me vient à l'esprit c'est :

- T'as pensé à prendre ma guitare ?

* * *

-Et n'oublie pas de rentrer tout de suite après ! Tu prends juste ton instrument de malheur et après tu rentre fissa !

Je monte dans le bus à la dernière minute. Le conducteur me jette un regard noir. Je dois presque m'excuser d'être jeune et pressé. Je fais difficilement l'appoint avec le peu d'argent que j'ai en poche et me paye un ticket de retour pour Saint-Jude. J'ai un pincement au cœur en réalisant que c'est le dernier. Ou peut-être pas. Non, je sais : c'est la première fois que je n'espère pas que se soit le dernier. C'est quand même la quatrième fois que je suis désinternér. Et à chaque fois, j'ai pris ce même bus dans l'autre sens. Pour revenir par des moyens les plus divers, mais pas pour revenir avec le même bus.
Je repense à Kathleen. Comment ai-je pu l'abandonner ? Comment ai-je pu la laisser toute seule dans cet asile de fous sans moi pour la protéger ? Je ne sais pas si je pourrais encore me regarder dans une glace après le regard de petit animal blessé qu'elle m'a jeté quand j'ai annoncé que je quittais Saint-Jude.
Je me pose dans le fond du véhicule et me cale le casque sur les oreilles. J'ai pris une cassette des Beatles pour me remonter le moral mais je ne crois pas avoir choisi la bonne.

-Ah, look at all the lonely people
Ah, look at all the lonely people

Eleanor Rigby, picks up the rice
in the church where a wedding has been
Lives in a dream
Waits at the window, wearing the face
that she keeps in a jar by the door
Who is it for

All the lonely people
Where do they all come from?
All the lonely people
Where do they all belong?

Father McKenzie, writing the words
of a sermon that no one will hear
No one comes near
Look at him working, darning his socks
in the night when there's nobody there
What does he care

All the lonely people
Where do they all come from?
All the lonely people
Where do they all belong?

Ah, look at all the lonely people
Ah, look at all the lonely people

Eleanor Rigby, died in the church
and was buried along with her name
Nobody came
Father McKenzie, wiping the dirt
from his hands as he walks from the grave
No one was saved

All the lonely people
Where do they all come from?
All the lonely people
Where do they all belong?

Le bus s'arrête et je descends. Il me reste encore deux rues à parcourir pour aller jusqu'à Saint-Jude. Mais je sens quelque chose... quelque chose dans l'atmosphère, une sensation électrique qui me donnait des frissons. Le ciel était clair et le soleil l'embrasait dans les tons roses et jaunes, recouvrant les immeubles d'ombres pourpres. Mais pourtant, quelque chose d'invisible faisait vibrer l'air. Et cette nuée de stress dissimulée dans l'espace s'intensifiait à mesure que j'approchais de l'hôpital. A la fin, elle ne prenait même plus la peine de se cacher et je courrais presque a travers le boulevard jusqu'au rond-point.

Le choc me fait presque tomber, et pourtant je parviens à trouver la force de me relever. Les secours s'activent autour du bâtiment et les pompiers bourdonnent avec leur lance à eau. Au milieu d'eux,, Saint-Jude brûle dans toute sa splendeur.
Les sinistrés ont été regroupés à l'écart de l'incendie, emmitouflés dans des couvertures même s'il fait encore chaud. J'aperçois Paula qui rassure deux malades collées à elle comme des enfants et je me précipite vers eux. La plupart sont en état de complète hébétude. Stuart, l'increvable Stuart, veille sur eux. Ils sont presque tous là. Sae, Dave, George le yéti, mais à leur têtes d'enterrement, je devine que quelque chose d’autre ne va pas. Je jette un regard autour de moi et comprends l'impossible. Non... non...

- CAMPBELL !
Sa voix déchire l'atmosphère et, au léger sursaut qui agite la foule des survivants, je devine qu'elle hurle mon nom depuis un moment. Elle est là, quelque part, dans les flammes que les pompiers cherchent désespérément à éteindre, à la fois si proche et si loin... Je tends la main vers elle :

- KATHLEEN !

Je veux courir vers elle mais quelqu'un me retient. Stuart m'a toujours maîtrisé, mais la force du désespoir est inestimable. Contre toute attente je me libère de son étreinte et lui mets une droite phénoménale. Je voudrais lui lancer une réplique cinglante comme quoi il dira ce qu'il voudra, je suis déchargé maintenant et il ne peut plus rien me faire, mais chaque minute compte et mon geste vient justement de me faire regagner mon statut de fou. Je me précipite dans les flammes sans tenir compte de ceux qui hurlent autour de moi.
Les crépitements du béton et du bois qui brûlent sont assourdissants, mais il faut bien que Kathleen crie plus fort car je l'entends à nouveau. Je décide de me fier à mon oreille et traverse le hall sans tenir compte des flammes qui lèchent mon corps. Mais parvenu à l'escalier déjà à moitié écroulé je réalise qu'elle est à l'étage. Tant pis, je suis Superman ou je ne suis rien. J'enjambe les débris tant que je peux dans ce décor d'apocalypse et sa voix se fait de plus en plus proche. Soudain mon pied s'enfonce dans une latte à moitié brûlée. Un horrible craquement retentit et la douleur m'arrache des larmes. Je veux me relever mais n'y parviens pas. Ma jambe viens de se briser et je rampe et m’accroche pour grimper les trois misérables marches qu'il me reste. La rambarde est intacte et je parviens à me relever.
Le couloir de l'étage est encore presque épargné par les flammes mais le feu monte, je le sens.

- Ka... Kathleen...

Elle est là, au milieu du couloir. Sortir de sa chambre a dû lui demander un terrible effort, elle a l'air si fragile, si terrifiée par les flammes, recroquevillée dans le fond du couloir des femmes. Je tends la main vers elle.

- Viens ! Je vais te sortir d'ici ! je crie avec toute la foi dont je suis capable.

Elle ne bouge pas. Quel idiot, je ne peux pas la sauver. Ou plutôt si, je peux la sauver... Je peux la sauver... Dans un ultime effort, j'arrive à me redresser. Mes os crient, ma tête hurle et je me cogne contre les murs. Je la force à se relever. Je ne veux pas... ça ne doit pas s'arrêter comme ça. Je la prends dans mes bras et la serre contre moi. Au milieu de ce chaos, de cet enfer, j'entends son cœur qui bat et c'est la seule chose qui compte pour moi.
Les lances à incendie achèvent de briser le mur de béton qui nous sépare de la réalité. Je sens le sol de verre s'écrouler et plonge dans le vide. Ma tête heurte quelque chose et je tombe dans le noir complet.

* * *

Je veux sortir, me débattre, partir... J'agite mes bras en tous sens, faites que quelqu'un me libère, que quelqu'un me sorte d'ici ! Je n'en peux plus, il y a ce poids sur ma poitrine qui m'empêche de bouger, de parler... je hurle dans le noir mais tout n'est que silence. Mes mains se lèvent vers le ciel, et j'ai mal, j'ai mal et je danse dans le coton comme un diable dans sa boîte. Et elle... où est-elle ? Je la revois par bribes... elle me parle, elle est penchée au-dessus de moi comme un ange gardien, les larmes aux yeux, mais est-ce que c'est la réalité ou bien...

- Campbell ! Campbell réveilles-toi, bon sang !

Eddie. Mon ami est revenu finalement. J'ouvre les yeux et inspire un grand coup. L'air qui s'engouffre dans mes poumons est douloureux et salvateur. J'essaie de m'accrocher à quelque chose et une main serre la mienne. Ou du moins ce qu'il en reste. Je pousse un cri d'épouvante. Qu'est-ce qui m'arrive, bon sang, mais qu'est-ce qui m'arrive ? Mon corps tombe en lambeaux dans un gouffre d'acier et je pars, je pars, je pars... Une aiguille s'enfonce dans mon bras et le bâillon se referme sur ma bouche. Et c'est reparti pour un tour.

Je m'endors, et je rêve que je dors. Je me réveille, encore. Il fait noir, il doit sûrement faire nuit. Tout est calme, les bips bips incessants achèvent de me soûler. Je ne sais plus où commence le rêve et où finit la réalité.
J'ouvre enfin les yeux. Pendant un moment, je crois me réveiller à Saint-Jude et essaie de me lever – mais c'est impossible. Ma tête est lourde comme du béton, et je crois apercevoir ma jambe droite plâtrée et suspendue à quelques dizaines de centimètres du matelas. Ils m'ont attaché pour ne pas que je foute en l'air les pansements en cas de crise de panique. Mais je crois que même si je le pouvais, je ne bougerais pas, j'ai trop mal pour ça.
Le visage bienveillant de l'infirmière de garde apparaît au dessus de moi tel un ange. J'aimerais lui demander comment sortir de là mais quand j'essaie de parler une espèce de griffe m'attaque les poumons. L'infirmière en perd son sourire. J'essaie de tousser et le masque respiratoire se couvre de rouge. Les bips-bips des machines s'emballent et je commence à paniquer. Autour de moi, ça court, ça crie, ça s'active pour me garder en vie. J'essaie de ne pas céder à la trouille monstre qui m'envahit pour eux, pour ne pas briser tout le travail qu'ils ont accompli jusque là pour me guérir, et même si je n'arrive plus à respirer, même si mes yeux se ferment et que je vais mourir...
Soudain, avec une brusque présence d'esprit, un jeune garde-malade plonge sur moi et m'arrache le respirateur qui me fait perdre pied et me redresse. J'entends les protestations du médecin en chef pendant que l'homme me tend un espèce de gobelet bizarre dans lequel je crache mon sang avec reconnaissance. D'après ce que j'entends, il n'était pas censé faire ce qu'il venait de faire. Mais ça a marché, et je me sens vivant, tellement vivant...

- Chut, ça va aller, fait le jeune homme avec un sourire. C'est la fumée de l'incendie, elle a dû attaquer et irriter vos poumons. Vous allez morfler un peu mais ça va, dans une demi-heure, il n'y aura plus rien qui atterrira dans ce gobelet.

On me dessangle et il me cale le crachoir dans les mains, et je me rends compte que j'ai la force de le tenir. Chaque quinte de toux m'arrache les côtes. L'infirmier continue de veiller sur moi pendant qu'on me transporte dans un autre service moins intensif. Il a l'air à peine plus âgé que moi, comme un grand frère protecteur qui nous tape dans l'épaule et nous aide à nous relever quand on se blesse au foot ou à la récré parce que les autres garçons sont plus forts que nous. Le genre de frère que j'aurais bien aimé avoir à la place de la solitude qui hante mes années d'enfance.

* * *

Je rejoins la chambre qui m'a été attribuée. Mon esprit met un certain temps à réaliser que c'est sûrement là que je vais passer les prochaines semaines et j'essaie d'autant plus de m'habituer au décor. Même ce n'est pas ceux auxquels je m'attendais ou que j'espérais, les trois présences humaines qui se calent à mes côtés me réchauffent un peu le coeur – même si je continue de cracher dans mon gobelet et que la moitié de mon corps est sûrement hors d'usage jusqu'à Halloween.
Mon père est là. C'est compréhensible et ça aurait été étonnant qu'il ne le soit pas, et qu'il soit là me fait du bien malgré tout. Celle de Francine et Eddie me rend autrement plus enthousiaste. Je ne pensais pas qu'ils viendraient.

- Comment tu vas ? Demande Eddie d'une voix douce.

Je fais la tête « y a mieux mais c'est plus cher » et souligne mon air contrit par une giclée de sang tout à fait à propos qui libère un peu mes bronches et me permet de demander d'une voix étranglée :

-Qu'est-ce... qu'est-ce qui m'est arrivé ?

Eddie pousse un soupir résigné et Francine continue de me caresser le front d'un air inquiet, comme une maman mais pas tout à fait. Mon père prend alors la parole :

- Quand les pompiers t'ont sorti de là, tout le monde à cru que tu étais mort. Parce que quand tu es allé chercher cette... cette fille, au retour, vous êtes passés à travers un plancher et fait une chute de trois mètres.
- Et elle, ça va ?

La question est sortie du fond de mon petit cœur malade. Parce qu'au fond, c'est tout ce qui importe. Mais mon père semble n'en avoir rien à faire et il continue sans même m'écouter :

- ... tu es tombé sur le côté, Campbell, mais ta tête à heurté le sol et on a eu peur qu'il y ait des dégâts au cerveau. Au final, tu t'en sors avec une fracture du crâne et des côtes.

C'est donc ça, la tête en plomb : ils ont du m'emballer la caboche comme un œuf de Pâques. Mais ça ne répond pas à la question.

- Et elle, ça va ?
- Oui, elle, ça va. Elle doit avoir quelques brûlures minimes, rien qui ne dépasse de deuxième degré, pas comme toi. Et un bras cassé.

Je pousse un soupir soulagé et m'écroule dans les oreillers. Ce relâchement m'arrache un cri de douleur dans mes côtes brisées qui se mue en une nouvelle giclée de sang.
Je l'ai sauvée. J'en bave comme il n'est pas permis d'en baver dans tous les sens du terme, mais elle est vivante, je suis vivant, et je suis plus heureux que jamais. Je n'écoute même pas mon père m'engueuler sur le ton de « non mais qu'est-ce que tu avais dans la tête de foncer dans le tas comme ça tu n'es vraiment qu'un inconscient et tu as pensé au souci que ta mère et moi nous sommes faits pendant que tu jouais au super-héros et puis crache dans ton gobelet là c'est dégueulasse tu mets du sang partout Campbell non mais c'est pas possible d'avoir hérité d'un fils pareil » et cetera. J'éclate de rire, ce qui a pour don de le mettre dans une colère noire. Et, en plus, du bordeaux spécial Campbell cuvée 1995 gicle sur sa chemise blanche impeccable.

- Qu'est-ce qu'il y a Campbell ?
- Elle est vivante !

Personne ne partage ma joie, c'est presque déprimant. Je continue :

- Elle est vivante ! Je suis vivant, elle est vivante, nous sommes vivants ! C'est génial non ?
- Campbell...

A la tête d'enterrement que tire mon père, je devine que quelque chose ne va pas. Quoi... mais pourquoi... qu'est-ce qui se passe ? L'état dans lequel je suis ne leur suffit pas, il faut en plus qu'ils fassent tous des têtes de clowns tristes ?

- Tu ne la reverras pas, Campbell. Elle est partie ce matin. Ses parents sont venus la chercher, ils disent qu'ils vont l'emmener en vacances loin d'ici quelques temps. Tu sais... histoire d'éloigner le traumatisme.
- Mais... – je suis tellement sous le choc que je ne trouve plus les mots – Mais... c'est pas juste ! Je l'ai sauvée, ils n’ont pas le droit de me faire ça ! Non... non... Kathleen...

A force de parler, ma gorge me râpe et je tousse trop. Un des instruments de torture qui m'entourent se met à biper furieusement. Mais cette fois-ci je n'ai pas envie de repartir dans les limbes, j'ai juste envie de savourer mon chagrin consciemment. Les larmes commencent déjà à couler sur mes joues sans que je puisse rien y faire. Je sanglote comme un gamin qui cherche sa mère. Mon père commence sérieusement à s'énerver.

- Campbell ! Arrête tes caprices et soit un homme, un peu !
- Kathleen... Kathleen...

La fatigue des derniers jours me rattrape. Mes nerfs craquent comme des robinets trop longtemps ouverts. J'en ai assez, je n'en peux plus de la douleur, de la fatigue, des sentiments... Allez, allez-y, donnez-moi mes calmants et qu'on en finisse ! Je m'agite et mon père me bloque les bras.

- Campbell, arrête sinon j'appelle les infirmières pour qu'elles te donnent tes médicaments !
- C'était elle mon médicament !

Une aiguille s'enfonce dans mon bras et le monde explose en une multitude de couleurs, mais au fond, mon cœur vient de se changer en caillou gris.

* * *

- I hate feeling like this
I'm so tired of trying to fight this
I'm asleep and all I dream of

Is waking to you
Tell me that you will listen
Your touch is what I'm missing
And the more I hide I realize I'm slowly losing you

Comatose
I'll never wake up without an overdose of you

I don't wanna live
I don't wanna breathe
'les I feel you next to me
you take the pain I feel
waking up to you never felt so real
I don't wanna sleep
I don't wanna dream
'cause my dreams don't comfort me
The way you make me feel
Waking up to you never felt so real

I hate living without you
Dead wrong to ever doubt you
But my demons lay in waiting
Tempting me away
Oh how I adore you
Oh how I thirst for you
Oh how I need you

Comatose
I'll never wake up without an overdose of you

Breathing life
Waking up
My eyes open up

Comatose
I’ll never wake up without an overdose of you

Oh how I adore you
Waking up to you never felt so real
Oh how I thirst for you
Waking up to you never felt so real
Oh how I adore you, ohhhh
The way you make me feel
Waking up to you never felt so real...

- Campbell... Campbell... réveille-toi Campbell...

Je papillonne des yeux. Le monde est flou comme dans un rêve mais je suis assommé par les médicaments. Elle passe sa main sur mon front lourd. Je... Maman... Je commence à craquer et j'ai besoin d'elle... C'est simple, si simple... Je veux juste un câlin, un peu d'amour, qu'on me donne un biberon que je puisse coller ma tête contre son sein et tout abandonner.
Je plonge, je plonge encore... Qui est-elle, celle qui me réveille et qui me berce doucement ? Je m'abandonne à elle comme à ma femme, comme à ma mère, comme à ma sœur, comme à n'importe quelle personne... J'ai juste envie de me laisser aller, de la laisser faire, même me donner à manger à la cuillère.

- Kathleen... Maman...

Je suis pitoyable. Je suis tout perdu au milieu de tout ça, et j'ai peur, j'ai si peur, peur de quoi ? Je voudrais simplement oublier et abandonner tout ça pour me laisser flotter mais la douleur revient et je sens qu'elle enclenche quelque chose et la morphine me heurte de plein fouet.

* * *

J'en ai assez de dormir. J'aimerais me lever, faire quelque chose, même quelque chose d'inutile, simplement sortir de ce fichu lit... J'ai arrêté de cracher du sang et ça fait trop longtemps que je suis coincé ici.
J'essaie de sortir et de me lever mais mes côtes me trahissent et je pousse un couinement de douleur. Je m'emmêle dans les fils et me retrouve par terre, pendu à ma perfusion. Je tente de me relever mais ma jambe droite me déséquilibre. Je réussis néanmoins à ramper jusqu'à la porte mais je suis trop emberlificoté pour atteindre la poignée. Comble du comble, le bouton d'appel a glissé et il est trop haut à présent pour que je puisse sonner une infirmière. Épuisé et désespéré, je pose ma tête contre le battant, résolu à attendre du secours qui viendrait je ne sais quand. C'est à ce moment qu'une voix qui ne m'est pas inconnue parvient jusqu'à mes oreilles emballées dans les pansements. Mon père parle avec une femme - une infirmière ? - que je ne connais pas encore mais qui, à sa voix, me paraît jolie.

- ...Vous en êtes sûre, mademoiselle ?
- Oui, je le crois ! Vous savez, monsieur Bain, je pense que votre fils a plus que capacités que vous ne le croyez.

C'est marrant, j'ai l'impression de connaître cette voix... comme si je l'avais entendue quelque part, ailleurs, dans un rêve, dans une autre vie...

- ...vous avez l'air de bien le connaître, miss. Ne seriez vous pas... ne seriez vous pas cette fille, cette... c'est vous, Kathleen ?

La femme éclate de rire. Non, ce n'est pas Kathleen, c'est... quelqu'un d'autre...

- Il a trouvé quelqu'un ici, alors... Je suis contente pour lui... Il a toujours besoin de... Non, je dois oublier que ce n'est pas lui ici...
- Ce que vous dites n'a aucun sens ! s'exclame mon père.

Oui, ce qu'elle dit n'a aucun sens et pourtant ça me semble familier, comme si j’avais su tout ça puis que ça m’avait échappé… envolé… J’aimerais qu’elle vienne dans ma chambre. J'aimerais mieux la connaître. Car je reconnais sa voix : c'est celle qui est venu me chercher quand j'étais au plus bas, prêt à retourner en enfance... Qui est-elle, celle que j'ai prise pour ma soeur ou ma mère ?

-Qui êtes-vous, enfin pour le connaître aussi bien ?
- Moi ? Une voyageuse... J'ai vu beaucoup d'endroits, et des gens comme lui, j'en ai rencontré plein... Au fond, il est toujours resté le même, quelque soit le monde... Mon nom ? J'en ai eu beaucoup... Mais disons que là d'où je viens, je m'appelle Rose Tyler.

* * *

Quelques jours plus tard, je peux enfin me lever, et hors de question que quiconque m'aide à prendre ma douche. On m'a enlevé le bandage autour de ma tête et autour de mon torse il n'y a plus qu'un corset que j'ai le droit d'ôter. Je préfère constater tout seul l'étendue des dégâts.
Je déboutonne mon pyjama et me précipite dans la cabine. Assis sur le tabouret, je laisse couler l'eau chaude sur mon dos sans penser à rien, juste les gouttes chaleureuses le long des plaies qui se mélangent à quelques larmes de douleur parce que ça fait mal, quand même. Je colle mon crâne nu contre le carrelage froid du mur de la salle d'eau et le froid fait du bien à mon pauvre cerveau. J'ai pas le courage de me savonner, je veux juste me noyer dans l'eau chaude...
Le jet s'arrête et je pousse un soupir déçu. L'idée de me râper la peau avec la serviette-éponge me révulse au plus haut point. Je crois que si je le fais je vais muer comme un serpent. La buée a recouvert le miroir et je le frotte pour constater à quel point j'ai été amoché.
C'est moins pire que ce que je croyais. C'est surtout mon torse et mes bras qui ont pris cher, car a part la jambe cassée, sous la ceinture, ma peau est intacte. Mon visage n'a rien non plus, même si j'ai définitivement l’air d'un œuf dur avec la boule à zéro à cause de la fracture au crâne – mais au moins rien n'a cramé. En fait, on dirait que Dieu a décidé que je devrais porter des sweats pour le restant de la vie. En tout cas, c'est ce à quoi je pense en admirant dans la glace les langues brûlées qui courent le long de mon dos et sur mon ventre et sur mes bras et presque jusqu'à mes mains. Qu'est-ce qui m'arrive ? Je sens ma tête qui me tourne et j'ai envie de casser le miroir devant moi pour casser tout ce qui vient de m'arriver... J'ai envie d'appeler à l'aide mais l'infirmière blonde est déjà partie et personne d'autre ne pourra venir m'aider j'ai trop mal, j'ai trop mal, j'ai trop mal et ce truc, cette brûlure qui court dans mon dos, ça fait mal...
Calme-toi, Campbell. Tu peux y arriver. Kathleen a survécu à pire que ça. Je peux bien me remettre d'une jambe cassée.
- J’ai demandé à la lune
Et le soleil ne le sait pas
Je lui ai montré mes brûlures
Et la lune s’est moquée de moi
Et comme le ciel n’avait pas fière allure
Et que je ne guérissais pas
Je me suis dit quelle infortune
Et la lune s’est moquée de moi

J’ai demandé à la lune
Si tu voulais encore de moi
Elle m’a dit "j’ai pas l’habitude de m’occuper des cas comme ça"
Et toi et moi
On était tellement sûr
Et on se disait quelques fois
Que c’était juste une aventure
Et que ça ne durerait pas

Je n’ai pas grand chose à te dire
Et pas grand chose pour te faire rire
Car j’imagine toujours le pire
Et le meilleur me fait souffrir

J’ai demandé à la lune
Si tu voulais encore de moi
Elle m’a dit "j’ai pas l’habitude de m’occuper des cas comme ça"
Et toi et moi
On était tellement sûr
Et on se disait quelques fois
Que c’était juste une aventure
Et que ça ne durerait pas

* * *

Je me relève et m'assois sur mon lit avec difficulté. Les médecins disent que je vais mieux, une métaphore pour dire que j'ai besoin de moins d'antidouleurs. Le blindage qu'ils avaient mis autour de ma tête à disparu et je me sens moins lourd, mais mes côtes m'arrachent un gémissement.
Mon père jette sur les draps une pile de vêtements mais je n'y touche pas tout de suite. Il me fait les gros yeux. Apparemment, il s'attend à ce que je me débrouille tout seul pour m'habiller. C'est ce que j'avais l'intention de faire, merci. Je n'ai pas l'intention d'exhiber mes brûlures à n'importe qui. Je déplie les affaires qu'il m'a apportées et fronce soudain les sourcils.

- C'est tout ?

Un jean, un T-shirt près du corps gris clair et un polo noir. Super. En plus, il a pile choisi des vêtements difficiles à enfiler. Merci qui ? Merci papa. Aucune connaissance de mes goûts vestimentaires. Avec ça, je vais avoir l'air d'un... je ne sais même pas.

- Ils vendent des sweats à côté, chez Primark ! Tu aurais pu m'en acheter un !
- Mets-ça, au moins tu n'auras pas l'air d'une racaille.

QUOI ? Qu'est-ce qu'il faut pas entendre ! Je lance les vêtements à travers la pièce. Entre le pull et le T-shirt, il avait calé un bonnet en laine grise. Encore pire.

- Je n'en veux pas. En plus, tu n'a même pas prévu de casquette !
- Tu n'en a pas besoin.
- Papa !

Il ramasse les vêtements, les défroisse et les repose à côté de moi, lassé. Il ne comprend pas. Pourquoi est-ce qu'il ne comprend pas ? Je me fais peur, à ne plus ressembler à moi-même, et lui préfère en rajouter une couche.

-Je ne sortirais pas d'ici tant que tu ne m'auras pas ramené des vêtements corrects !
-Mais ce sont des vêtements corrects ! S'exclama mon père. Arrête donc tes caprices d'enfant et mets-les !
-D'accord, je vais le mettre puisque tu y tiens tellement !

Énervé, je déboutonne avec violence le haut de mon pyjama, attrape le T-shirt et commence à l'enfiler avec de grands gestes. A peine l'ai-je passé qu'une intense douleur me tord les côtes. Ma tête me tourne et je m'écroule sur l'oreiller, les mains sur les oreilles, mordant l'édredon pour ne pas hurler. Mon père pousse un soupir.

-C'est bien. Je te laisse finir de t'habiller.

* * *

Une demi-heure plus tard, je suis dans le couloir. J'essaie de faire abstraction des regards sur moi ; les gens m'observent comme une curiosité. Il y a ceux qui se doutent bien que c'est moi « le malade qui hurlait à la mort toutes les nuits », et ceux qui se demandent simplement comment je tiens debout – mais cette question-là, je me la pose aussi. A l'entrée du service, le docteur en chef nous accueille avec bienveillance. Je fais signe à mon père que je vais m'asseoir pendant qu'il règle les derniers détails avec lui.
Les gens passent et repassent dans la salle d'attente. J'essaie d'oublier le pull noir qui gratte, le bonnet qui serre trop et le jean trop court. Je regarde un moment la télévision, fasciné même si je ne comprends guère ce qui s'y passe. Puis je me prends à regarder les gens.
Soudain, une ombre glisse dans mon champ de vision. Je ne la vois pas bien ; elle est de dos et ne me regarde pas. Mais je l'aurais reconnue entre toutes.
Elle est comme au premier jour où je l'ai rencontrée ; timide, recroquevillée sur elle-même, encadrée de ses deux parents qui font à peine attention à elle. Mais elle est dans un état dix fois meilleur que le mien. Je ne sais même pas pourquoi elle est encore là. Elle a dû revenir pour des examens complémentaires ou quelque chose comme ça. Elle n'a été que peu touchée par les flammes de l'incendie et mon corps avait amorti sa chute. Si je suis comme ça c'était pour qu'elle soit encore là, présente, vivante. Mais elle ne se retournait pas.

- Kathleen !

Je me lève et fonce vers elle, mais les béquilles me ralentissent. J'ai encore du mal à les gérer, et la fatigue, mes côtes, ma fracture crânienne récente me tournent la tête. Je ne sais plus où j'en suis dans ce couloir blanc, et il me semble qu'elle s'éloigne peu à peu sans me voir.

- Kathleen !

Je trébuche et m'étale de tout mon long sur le linoléum couleur crème. Un infirmier me rattrape juste à temps pour ne pas aggraver mes blessures. Il est rapidement relayé par mon père.
Ma chute a fichu un bordel monstre dans le couloir. Elle se retourne enfin. C'est ma chance mais mes cordes vocales n'ont plus la même force. Mon père me relève et époussète mon polo.

- Campbell, ça ne vas pas de courir comme ça avec tes béquilles ?
- Mais... c'était Kathleen ! Elle était là !
- Kathleen est partie avec ses parents à Majorque, pour se remettre de l'accident ! Il faudra que je te le dise combien de fois avant que tu comprennes ?

Je fais une grimace et le repousse alors qu'il essaie de me soutenir. Il me dégoûte. Le médecin et lui échangent un regard désolé, mais je n'ai rien à faire de leur compassion. Mon père lui serre la main et le salue avant de me poursuivre dans le couloir.

- Campbell, où tu vas ?
- Je ne sais pas. N'importe où, mais le plus vite possible sera le mieux.
- Non... attends... Je suis désolé... Viens... Je te ramène à la maison...
- Hors de question !

Il hausse les épaules, résigné.

- Où tu veux aller alors ? Je te dépose.

Il a l'air sincère. Je ne sais plus que penser. La vérité, c'est que j'ai envie de rentrer à Saint-Jude. Mais il n'y a plus de Saint-Jude. Je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus ou j'en suis... Ah ma tête, ma tête ! Je m'appuie un instant sur son épaule et ô surprise ! Il m'empêche de tomber. J'ai l'impression que quelque chose... quelque chose entre nous s'est réparé. Je balbutie :

- Qu'est-ce qu'ils ont prévu pour accueillir les malades de Saint-Jude en attendant leur réaffectation ?

* * *

Nous roulons longtemps. Mon père m'a dit qu'il s'agissait d'un bâtiment prévu pour des colonies de vacances, mais qu'il est désert les trois-quarts de l'année et jamais rempli qu'au quart de sa capacité. L'endroit parfait pour accueillir des fous, qui ne sont au fond que des enfants restés grands. A moins que ce ne soit le contraire.
Il insiste pour m'accompagner jusqu'à l'entrée. Il fait déjà nuit quand nous arrivons. Le hall d'entrée, couvert de papier peint crème et de dessins d'enfants, me met mal à l'aise. Paula m'accueille avec douceur. Elle semblait s'attendre à ce que je débarque.

- Allez viens, Campbell. Ils sont tous là.
- Qui ça ? Je bredouille sans voir de quoi elle parle.
- Les autres. Ils t'attendent. On a aménagé la pièce télé dans la salle de jeux.
- Mais... mais pourquoi ?
- Le tirage du loto, voyons !

Le tirage du loto. Évidemment. Malgré les sinistres, malgré les catastrophes, les habitudes ont la vie dure pour les ex-malades de feu Saint-Jude. Car elles sont peut-être, quand on est seul dans sa tête, la seule chose à laquelle se raccrocher.
J'entre dans la petite salle en tremblant un peu sur mes béquilles. Ils sont tous là, effectivement, avec Stuart qui veille d'un œil méchant mais protecteur.
Je m'installe dans le canapé face à la télé. A côté de moi, Sae me regarde avec un air compatissant. Dave pousse un petit cri surpris en voyant l'état dans lequel je suis, et me serre dans ses bras avec un peu trop de familiarité, mais qu'importe. Je m'installe dans le canapé où ils m'ont laissé une bonne place. Et j'en suis content.
Je deviens comme eux. Où est passé le Campbell qui jouait de la guitare dans sa chambre pendant que ces vieux fous se gavaient de télévision ? Il a brûlé avec sa guitare, avec les murs de l'hôpital tout entier, et à présent il regarde le tirage du loto d'un air morne. George le yéti me tapote l'épaule.

- Fait attention Camp', c'est bientôt le tirage.

Sae prend mon ticket et vérifie les numéros. Cela me touche. Même si pour une personne normale, il se serait agi d'un petit rien, pour elle c'est tellement important que ça me met la larme à l’œil. Soudain, elle glousse de joie.

- Hé, Campbell, ton premier numéro est le bon.

Ah bon ? Je n'avais même pas vu qu'ils avaient commencé à tirer. Je regarde les boules danser dans leur cloche en plastique d'un œil vitreux. Le deuxième numéro sort. C'est un 10. Et alors ?

- Campbell, ton deuxième numéro est le bon aussi.

Je fronce les sourcils. Comment ça, des numéros bons ? Les deux premiers, c'est possible, mais j'ai si peu de chance dans cette putain de vie que ça m'étonnerais. Raaaah, ça m'énerves, cet espèce de faux suspense du tirage ! J'ai envie de tout foutre en l'air, de me foutre en l'air, de ne plus être moi... Campbell Bain n'existe pas. Il n'est qu'un fou furieux surexcité et dépressif. Il n'est qu'à demi-humain. Sans Elle, il n'est plus rien.

- Je monte dans ma chambre.

Sae me regarde avec des yeux tellement ronds qu'ils m'arrachent un demi-sourire cynique.

- Mais qu'est-ce que tu vas faire, Campbell ?
- Me suicider. Ça m'occupera.
- Et le numéro complémentaire est le... 7.

Je me tourne vers cette gourde dans la cage de la télévision. Je n'ai même pas envie de donner un coup de pied dedans. La présentatrice du loto a les cheveux noirs, longs jusqu'aux fesses, qui coulent dans son dos. Je sens les larmes me venir dans les yeux, jusqu'à ce que la loterie essaie de téléphoner et que ça ne réponde pas. Sae me secoue par les épaules, et je mets un certain temps à comprendre ce qui se passe.

Résultat du loto : 18 – 04 – 23 – 42 – 10 / 07
Ma grille : 18 – 04 – 23 – 42 – 10 / 07

- Campbell, c'est toi ! Tu as gagné 100 millions de livres !

Je ne trouve qu'un hoquet à émettre pendant que Dave compose le numéro du bureau de tirage. Après de longs parlementaires, il parvient à joindre la fille de la télé et, avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, me fourre le téléphone dans les mains pour que j'aie l'expérience inouïe d'entendre ma propre voix.

- Bonjour, fais-je d'une voix encore un peu cassée.
- Bonjour monsieur ! fait la fille que je trouve de plus en plus belle. Comment vous appelez-vous ?
- Je... Campbell...

Je me sens à deux doigts de pleurer. On dirait qu'elle me sourit à travers l'écran de la télé. Elle continue, douce et attentionnée, de me parler :

- Alors, Campbell, quel âge avez-vous ?
- Je... vingt ans...
- Oh, c'est jeune ! s'exclame-t-elle. Vingt ans et cent millions de livres en poche ! Ça doit vous faire quelque chose, non ? Je suppose que vous faites encore vos études...
- Je... non...
- Vous allez faire quoi, alors ? Arrêter de travailler ?
- Je ne travaille pas...
- Vous faites quoi alors ?
- ... je suis malade... je suis à l'hôpital là...

Elle pousse un « oh » apitoyé. Je n'ai pas envie qu'elle cherche à en savoir plus, je ne veux pas que cette histoire parte dans le pathos mais je sens l'audience monter en flèche... Le tirage du loto vient d'empiéter sur le film du soir. Je lance soudain, mû par une inspiration venue d'on ne sait où :

- Vous êtes belle... et gentille...
- C'est vrai ?

Elle rougit. J'aime quand elle rougit, elle ressemble encore plus à Kathleen. Y repenser me remet les larmes aux yeux, et ça se sent dans ma voix quand je dit :

- Vous devriez faire autre chose... J'aimerais bien que vous soyez mon infirmière...
- Hé bien – c'est son tour de chercher les mots – merci Campbell... J'espère que cet argent te permettra d'aller mieux...
- J'espère aussi...

Tous les gains de loterie du monde ne me feront jamais aller mieux. Mais j'en ai assez et je raccroche. A ce moment-là, au moins vingt têtes se tournent vers moi, les yeux grands ouverts ronds comme des soucoupes, et une seule question exprimée par Sae mais qui aurait pu sortir de la bouche de n'importe qui :

- Tu vas faire quoi de cet argent ?

_________________
Je suis L, G, B et T en même temps. Je suis l'arc-en-ciel complet des pull-overs de Campbell. Ice Tea Foot et prend une bière.


Dernière édition par Angel le Ven 11 Mai 2012 - 17:26; édité 2 fois
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MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 03:36    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

Fin :

ent millions de livres. Vingt ans et cent millions de livres. Qu'est-ce que je vais faire avec ça ?
Me barrer.
C'est la première idée qui me vient. Je me casse d'ici et je refais ma vie quelque part loin, dans les îles ou je ne sais où. Je me vois bien, lunettes de soleil hors de prix sur le nez, en train de siroter un mojito encadré par deux pétasses à la Amy Pond.
Et Kathleen ? Hors de ma vue, hors de ma vie... S'il y a une chose que l'argent ne peut pas acheter, c'est l'accord des parents. J'envisage de dépenser mes cent millions dans l'alcool pour oublier tout ça mais renonce aussitôt – trois vies ne suffiraient pas à tout boire.
Oh, assez de ces tribulations de maniaque, autant faire quelque chose de constructif avec ce pactole. Je me lève et décide d'aller demander à la personne la plus constructive que je connaisse – Paula. Je la trouve à discuter avec Mr. Cake et le Dr. Reynolds, dans un petit bureau qu'ils se sont aménagés. J'envisage de pousser la porte et d'entrer avec mes gros sabots mais ma raison me rattrape et je me dis que si je débarque comme ça je vais me faire jeter. Je décide donc d'utiliser la technique subtile et de coller mon oreille à la porte.

- ...parlons plutôt du projet de reconstruction...

C'est Paula qui parle. Elle a l'air épuisé. Mr. Cake la houspille :

- Voyons, Miss Barney, il ne faut pas se laisser abattre comme ça !
- Jeremy ! le coupe le docteur. Comprenez notre angoisse : il nous faudrait 400 millions pour reconstruire et remettre aux normes Saint-Jude. Et l'Etat n'accepte de financer que 40% des travaux. L'assurance couvre encore 40%... Le reste est laissé aux bons soins des donateurs privés.
- Je sais bien... Mais on trouvera bien un mécène bien attentionné qui nous donnera les 80 millions restants...
- Ça m'étonnerait, réplique Paula. Les hôpitaux psychiatriques, ça ne rapporte rien. Personne ne sera assez fou pour...

Je décolle mon oreille de la porte. Le calcul s'impose à moi. Cent moins quatre-vingts ça fait vingt. Vingt millions... C'est bien suffisant. Et puis, je suis un fou, et j'en suis fier !

* * *

- Tu es complètement malade !

En voilà un qui est revenu plus vite que son ombre. Mon père. Pour rappeler à mon bon souvenir qu'en tant que malade mental, je ne dispose pas de mon argent tout seul. C'était trop simple. En plus comme il n'a aucune confiance, il a bloqué la somme jusqu'à nouvel ordre et – mais pour ça je le remercie – stoppé toute opération médiatique. Un bipolaire de vingt ans qui gagne 100 millions de livres et qui les utilise pour reconstruire l'hôpital où il était interné, il y a de quoi faire les choux gras des journaux.

- C'est hors de question ! On a besoin de cet argent pour faire des choses plus importantes !
- Et qu'est-ce qu'il y a de plus important que de secourir tous ces pauvres diables ?

Je n'ai pas l'intention de me laisser faire une fois de plus. Plutôt être réinterné. Je continue :

- Et puis je ne donnerais pas la totalité ! Vingt millions nous suffira bien, alors qu'eux, c'est quatre-vingts ou rien !
- Campbell, écoute-moi...
- Non, je ne t'écouterais pas, je ne t'écouterais plus jamais, sale égoïste ! Tu les as laissés m'arracher ma Kathleen et maintenant la seule chose bien qu'il me reste à faire tu veux m'en empêcher ? Je suis peut-être fou mais je reste un être humain et je refuse de te laisser m'écraser une fois de plus !

Il me jette un regard sans nom, à la fois plein de haine et de surprise. Je me souviens de la dernière fois que j'avais résisté à lui comme ça. Il ne voulait pas que je devienne DJ. Et à cette époque, je n'étais pas diminué comme je le suis maintenant. Mais je le connais. Ni mes brûlures, ni ma commotion, ni mes côtes, ni ma jambe cassée ne le feront céder.

- Alors je bloque l'argent jusqu'à ce que tu te montre un peu plus raisonnable, c'est ça que tu veux ?

Je pousse un grognement. Bon, je n'aurais peut-être pas dû le traiter d'égoïste. Je m'assoie dans un fauteuil défoncé par des générations d'enfants qui ont bondi dedans parce que je n'en peux plus de crier debout. Tentons une autre approche.

-Je suis désolé.

Il fronce les sourcils.

- Je sais bien que ça doit pas être facile pour toi d'avoir un fils comme moi... Mais... essaie de comprendre, papa... Si je ne donne pas mon gain personne ne bouchera le trou dans le budget à ma place. Laisse-moi... laisse-moi juste ça.

Ses traits se détendent et je sens que c'est presque gagné. Je passe ma main derrière mon cou et commence à gratter la blessure qui laboure mon dos, ce qui me fait grimacer. J'ai l'impression qu'elle creuse jusque dans mon âme.
Être riche de 20 millions de livres ne fait pas cicatriser ce genre de blessure.

* * *

Les jours passent, moroses, et l'été touche presque à sa fin. Mon corps se remet lentement mais le manque de mon aimée se fait toujours aussi cruellement ressentir. Les travaux de l'hôpital vont bientôt commencer. Je décide d'utiliser mes vingt millions pour prendre un peu ma vie en main. Je n'ai pas des goûts de luxe, moi. Je veux juste vivre un peu tranquille... Je postule à des postes de DJ. C'est pas comme si j'avais besoin d'un travail, c'est juste pour sortir un peu, dès fois que je rencontre quelqu'un...
Mes cheveux repoussent, ils font des épis un peu plus foncés qu'avant. Dave dit que c'est parce que j'ai des idées noires. Mais je pense que je vieillis, tout simplement... Des fois j'ai l'impression d'avoir 60 ans, et je me sens petit, si petit dans cet univers... Je me dilue. Il y a des choses qui ne guérissent jamais. La bipolarité en fait partie. Les chagrins d'amour aussi...
Ce sont les débuts d'Internet. J'aime bien Internet... Je ne trouve personne à trois pas de moi, peut-être qu'au bout du monde il y a quelqu'un qui pense à moi ? Le hasard fait bien les choses... Soudain je tombe sur un petit quelque chose qui me prend aux tripes. Oserais-je ? Un petit tchat, rien de bien méchant... Il y a des personnes mal intentionnées sur ce genre de messageries... Mais peut-être qu'elle a fait comme dans la vie, elle m'a fait confiance malgré sa peur...

<LittleAngel>Salut !
<Colorful>Salut...
<Litlle Angel>...
<Colorful>... Ça va ?
<LittleAngel> Oui...
<Colorful> Ça fait un moment qu'on discute comme ça... Ce serait sympa de savoir ton prénom... Comme ça, juste pour savoir... T'inquiète pas, je viendrais pas la nuit chanter des chansons dans ta maison ;-)
<LittleAngel>... Kathleen...
<Colorful> Oh... Moi c'est Campbell... Comme le Whisky ;-)
<LittleAngel> ;-)
<Colorful> Tu sais, je connaissais une Kathleen... Mais c'était il y a longtemps...
<Little Angel>...
<Colorful> Je suis tombé amoureux d'elle... Mais elle m'a abandonné... Bon, ce n'était pas tout à fait de sa faute, mais... Elle me manque...
<LittleAngel>...
<Colorful> Je sais même pas pourquoi je te raconte tout ça... Je suis un peu fou, c'est peut-être pour ça... Mais au fond, comme on dit : On est fou et on en est fier ! ;'-)...
<LittleAngel>...
<LittleAngel> Campbell ? C'est toi ?
*Colorful s'est déconnecté [16:54:28]*
<LittleAngel>Lycée Saint-Bartholomey, 15 rue Henri VIII, Glasgow
<LittleAngel>...
<LittleAngel>...
<LittleAngel>...
*LittleAngel s'est déconnectée [00:14:57]*
*Colorful entre dans le chat [02:39:18]*
<Colorful>... Kathleen, je t'aime.

* * *

Il pleut des cordes sur le lycée Saint-Bartholomey. J'ai acheté un parapluie de toutes les couleurs mais il fait si gris et noir que j'ai peur qu'elle ne le voit même pas. Je ne sais même pas si elle va me reconnaître. J'enfile ma casquette et ma capuche et me plante sur le palier du lycée en attendant la sonnerie. La masse d'élèves sort en trombe. Une foule bigarrée de pépins éclot presque aussitôt. Je tords le cou mais ne l'aperçoit pas.
Le gros des élèves est sorti quand elle jaillit du portillon, et je souris. Tremblante sous la pluie, les bras serrés autour de sa poitrine, et les pointes de sa frange trempée qui tombe sur ses yeux... C'est ma Kathleen. J'agite la pointe de mon parapluie Helmer, et une expression de surprise passe sur son visage. Comme un courant qui passe entre nous. Elle a l'air si triste, et si belle sous le déluge. Elle se précipite comme si elle savait que j'allais venir depuis des mois.
Je lâche mon pépin et la serre contre moi. Elle fourre sa tête dans mon pull, et nous nous câlinons longtemps. Elle ne dit rien. Comme d'habitude. Mais ce n'est pas grave, j'ai l'habitude de parler tout seul. C'est le propre des fous. Je suis un fou, et j'en suis fier.
Elle s'écarte de moi. Les gouttelettes sur ses cils ne sont pas de la pluie. Mais je crois que je pleure aussi de toute façon. Je rouvre le parapluie comme s'il pouvait nous protéger d'une averse de larmes.
Je commence à sangloter. Je me sens partir, mon dieu je me sens partir... Je me penche vers elle et pose mes mains sur mes joues. Je veux l'examiner comme au premier jour, retenir chaque détail de son visage pour ne plus jamais l'oublier. Si un jour nous sommes à nouveau séparés, je connaîtrait par cœur ce souvenir.
Pardon, pardon Kathleen, d'être comme je suis, un fou, un maniaque, un excité, un dépressif, un amoureux... Je n'ai même pas acheté de fleurs, quel idiot je fais, vraiment... Et mes genoux trempés sur le sol inondé, mon pantalon foutu, ma capuche qui me donne un air de gamin des cités tellement inutile que je l'enlève avec ma casquette... Je veux qu'elle voit, qu'elle comprenne à quel prix j'ai payé sa vie. Il y a des choses que gagner à la loterie ne rembourse pas.
Elle se penche sur moi. Je ne lui fais pas peur, pourquoi je ne lui fait pas peur ? J'ai trop changé pour qu'elle ne puisse pas ne pas me reconnaître. Et pourtant... et pourtant tout va bien, et je l'aime, et je l'aime, et je l'aime...

- Campbell...

Comme toujours, sa voix me fait sursauter. Elle est si douce qu'on dirait du miel et du coton mélangés. J'aurais mille choses à lui dire mais je me sens tellement bête que je n'arrive pas à les prononcer. Je suis tellement heureux de la retrouver que j'ai envie d'accrocher des étoiles dans le ciel qui une fois clouées à l'ombre écriraient son nom pour le monde entier. Je m'écroule dans ses bras et éclate en sanglots. Elle ploie sous mon poids comme un petit oiseau fragile. Mon pilier, mon soutien. Le seul remède contre ma folie. Kathleen.
Il n'y a plus qu'elle et moi dans ce monde de pluie et de couleurs. Je pose mes lèvres sur les siennes et l'embrasse de tout mon être.

* * *

Mes mains dans les siennes et ses mains dans les miennes. J'ai acheté un appartement pas loin du centre-ville, avec une ligne de tram directe pour Saint-Jude et des boutiques à côté avec une petite partie de l'argent de la loterie. Sur le chemin du retour, nous parlons comme jamais nous n'avons parlé avant. Et je ne fais quasiment qu'écouter. Elle me parle du lycée, de cette dernière année et des examens à en crever, de ses nouveaux amis, de sa nouvelle vie. J'écoute enfin sa voix et m'enivre de son parfum mélangé à celui de la pluie. Il n'y a personne dans le wagon pour nous entendre rire et elle doit sentir qu'elle y est plus en sécurité que n'importe où pour s'épancher comme ça. Arrivés à mon arrêt, j'esquisse un mouvement vers les portes. Instinctivement, elle redevient le petit animal sauvage prêt à mordre que je connais depuis toujours.

- Allez, Kathleen, viens chez moi, murmure-je.

Elle me suit en silence et nous courons sous la pluie jusqu'à mon chez-moi.
La pluie a quelque chose de magique, même quand on est enfin rentrés bien au chaud à l'intérieur et que, pile à ce moment, elle cesse de tambouriner à la fenêtre. Et quand j'enlève ma casquette et mon vieux sweat, j'ai l'impression de me libérer d'un poids énorme sur ma poitrine. Je nous fais un thé et nous nous installons autour d'une tasse, silencieux. Souriants. Heureux. Soudain, elle pousse sa tasse et se penche vers moi. Elle est si près que je sens les mèches de ses cheveux mouillés chatouiller mes avant-bras. Elle passe sa main dans mes épis et m'embrasse langoureusement. Son geste me surprend tellement que j'oublie presque à quel point elle embrassait bien. Elle murmure :

- Campbell...

Mais j'ai peur de par où commencer. Je ne veux pas la blesser, pas la brusquer, pas lui faire peur non plus... ma maladresse est pitoyable et en plus je préférerais être dans le lit que dans le canapé. Nous tournons presque jusque dans la chambre à coucher mais, dans la fièvre, il y a de la douceur. Elle essaie de m'enlever mon jean et rate le bouton tandis que je fais claquer l'élastique de son soutien-gorge dans son dos. Nous éclatons de rire. Même après deux tentatives, nous sommes tous les deux aussi paumés face aux choses de la vie. Quand elle m'ôte mon T-shirt je réalise qu'il y a des choses qu'on ne peut pas cacher. Elle marque un mouvement de recul et pousse un petit cri à la vue de l'horrible cicatrice qui s'étale sur ma poitrine. Non, non, pas maintenant, pas comme ça, je savais que ça lui ferait peur, même à moi ça me fait peur, je t'en prie ne part pas... Je la retiens et sens les larmes perler à nouveau. Je ne veux pas lui faire mal mais elle non plus ne veut pas me faire mal. Je colle ses mains sur ma cicatrice, et peu importe à quel point j'ai la sensation qu'elles s'enfoncent dans mon cœur. Je veux bien qu'elle exorcise tout le mal qu'elle a subi sur moi mais ça ne me semble pas être ce qu'elle désire.
Dans la chaleur des draps, sa peau nue sur mes brûlures sent le miel aux amandes et la fièvre nous fait transpirer et collés l'un à l'autre, je dépose des baisers partout où je peux... Tout va bien, tout va bien, je caresse ses seins bien gros pour sa petite taille. Ils tiennent pile dans mes grandes mains trop fragiles. Je pénètre au plus profond d'elle-même et entends à peine son petit couinement de douleur. Dans cette semi-obscurité à l'odeur sucrée-salée, l'amour prend le dessus sur la raison. L'union dans la folie au sommet de notre courte vie. Nous nous écroulons dans les draps et je ferme les yeux. La tête sur son ventre, la main sur son sein, je me sens plus vivant que jamais.

- Des fois je me dis je vais voyager, parfois géant, j'ai envie de rester là,
Souvent j'ai envie de t'embrasser c'est rare quand j'souhaite que tu ne sois pas là,
Elle est vieille mon histoire, j'suis pas le premier à penser ça,
j'en ai rien à foutre tu sais quoi on va quand même faire comme ça 

On va cracher nos souhaits on va donner de la voix 
Et toi donne-moi, c'est pas facile de savoir pourquoi pas facile, pas possible de compter sur soi
Quand dans la rue j'te donne mes yeux pour que tu vois
Tu me donnes tes mains pour recevoir, à dire qu'on est un peu radin,
faudrait se donner un peu d'espoir, arrêtons là tu veux bien,
laisse-moi me rincer près du lavoir, y'a plus de raison de se faire croire on est pas vieux, amoureux
on reste seul le soir et toi donne-moi donne, c'est pas facile de savoir pourquoi pas facile pas possible de compter sur soi.

* * *

Je me rappelle souvent ce jour quand j'attends devant la grille de l'école primaire, le soir à quatre heures et demie. Ce jour où j'ai décidé de confier mon destin à un autre saint que Saint Jude. Dix ans. Déjà.
Il commence à pleuvoir mais j'aperçois ceux que j'attends. Ils sont deux, un garçon et une fille. La fille a ses yeux, et le garçon mon sourire. Ils courent sous la pluie, leur cartable sur la tête, sautent dans les flaques et boivent la pluie. Parfaitement normaux. Ils m’aperçoivent, et les voir quitter leurs copains et se précipiter vers moi pendant que je déploie mon parapluie coloré est l'une des meilleures choses qui m'aient été données dans cette putain de vie.

- Papa !
- Chris ! Georgia !

Je les serre contre moi comme si rien d'autre n'avait plus d'importance que ces deux êtres. Car rien d'autre n'a plus d'importance qu'eux. Je les embrasse sur les deux joues et sur le front, m'accroupissant pour me caler à leur hauteur. Je mets les deux sacs de cours sur mon dos, le Barbie et le Batman... des B, comme Bain, comme Bones... comme Bones... Nous montons dans la voiture sous le regard bienveillant d'un Stuart dont vous donneriez tout l'or du monde pour le voir avec sa casquette de chauffeur. Comme dans les films américains.
J'aperçois Lucy Saxon qui vient chercher ses enfants, en primaire eux aussi. Deux petites filles blondes comme elle, très mignonnes au premier abord. Mais je les connais, Georgia m'a parlé d'elles : ce sont des garces. Les filles de Lucy Saxon sont des garces.

- Allez, montez dans la voiture avant d'attraper froid !

Je pousse mon fils sur la banquette et tire ma fille vers moi. Assis entre deux anges, je ferme les yeux et imagine un instant comment ma vie pourrait être plus belle que ça. Sauf que la réponse à la question je la connais. Je secoue la tête et essaie de penser à autre chose. Souvenirs, souvenirs...

* * *

Un matin de septembre, la rentrée à l'université...
J'ai trouvé un travail de DJ dans une petite station de radio pour jeunes. Là-bas, que je sois maniaco ne dérange personne. J'ai l'impression qu'un peu de stabilité ne me ferais pas de mal. Je me lève sans bruit, la laissant dormir encore un peu. Elle est si belle quand elle ferme les yeux... je ne préfère pas la réveiller, même avec un baiser. Je prend donc juste un thé et dépose la clef dans le pot prévu à cet effet. Je n'arrive pas encore à réaliser à quel point j'ai de la chance de l'avoir à mes côtés.

En fin d'après-midi, je passe le pas de la porte et ressent tout de suite un changement d'atmosphère. Inquiet, je jette un oeil au vase : les clefs sont toujours dedans.

-Kathleen ? Tu es rentrée plus tôt ?

Le silence me répond. Je jette mon sac à dos sur le canapé du salon. Ça me fait peur, d'un coup... Je tend l'oreille et perçoit comme un drôle de petit gargouillis. Je me souviens de ce genre de bruit... J'ai déjà vécu ça, il y a longtemps... Non, non, non ! Je courre jusque dans la salle de bains.
Elle est là, toute frêle et tremblante, enveloppée dans une serviette de bain blanche, assise sur le carrelage immaculé face à la cuvette des toilettes. Je pousse un soupir de soulagement et l'enveloppe dans mes bras pour la réchauffer. Je sens ses sanglots me secouer de l'intérieur. Elle pleure et tremble et gerbe et transpire un peu aussi. J'essaie de la rassurer et murmure des paroles de réconfort avant de remarquer que de son petit poing dépasse un long bâtonnet blanc orné d'un « + » bleu foncé. Non... NON ! Je peux pas... C'est ma faute... C'est ma faute...

-Je le sens Campbell... C'est a l'intérieur de moi... J'ai peur, Campbell...

Je n'ose pas répondre et ne parviens qu'à déposer un timide baiser sur sa joue d'opaline. Moi aussi je peux le sentir. C'est à l'intérieur d'elle et ça la dévore comme une poupée.

* * *

A l'avant, Sae se tourne vers moi. Elle à pas mal vieilli, mais au fond, c'est toujours la même Sae, notre grand-mère à tous. A deux rues de l'école, elle lance soudain :

- On peut s'arrêter ? J'ai quelque chose à acheter.

Stuart pousse un soupir et freine. La voiture s'arrête pile devant la Maison de la presse. Sae quitte l'habitacle en coup de vent et revient quelques minutes plus tard, les mains chargées de petits papiers colorés. Je sais ce que pense Stuart : à quoi ça sert de parier encore alors qu'on est plus riches que jamais avec ce que j'ai gagné ? Mais la réponse à cette question, je la connais aussi : parce que c'est rigolo, les petits tickets à gratter.
Elle nous les distribue, un chacun, pour les enfants et pour moi, se gardant la traditionnelle grille de loterie. Stuart ne dit rien mais je sens que ça le démange de dire quelque chose à propos des mineurs qui jouent aux jeux d'argent. Chris gratouille son billet et le chiffonne d'un air déçu.

-J'ai rien.

Je lui prends son ticket des mains et m'écrie :

- Parfait ! Et toi, Georgia ?
- Rien du tout.
- Génial !

Elle me tend son papier que je récupère. Je fais consciencieusement une boulette de papier avec les deux mélangés au mien. Chris me demande, perplexe :

- Et toi papa ?
- Je n'ai rien du tout, réplique-je avec un large sourire. N'est-ce pas merveilleux ?

Je me penche pour ouvrir la fenêtre passager et jette ma boulette par la fenêtre, pile dans une poubelle de rue. Mes enfants éclatent de rire. Soudain, une affiche sur un abribus me fait perdre toute contenance. Une publicité pour un parfum, le Pétruchor. Le mannequin est très belle, avec de longs cheveux roux. et Je sais bien que je devrais avoir l'habitude maintenant, mais à chaque fois j'ai toujours cet horrible pincement au ventre à chaque fois qu'il s'agit d'elle. J'essaie de l'ignorer et me rassois correctement. Je prends mes deux enfants dans mes bras et lance d'un ton faussement joyeux :

- Alors, vous savez pourquoi aujourd'hui est un jour spécial, les enfants ?
- Parce qu'on va à Saint-Jude ! hurlent-ils en cœur.
- Exactement ! Et qu'est-ce qu'on est à Saint-Jude ?
- On est des fous et on en est fiers !

On est peu être un peu étranges
C'est la folie qui nous dérange
Mais viens chez nous chéri
Plus on est de fous plus on rit !

Il n'y a plus que moi qui chante à la fin du trajet, car mes enfants ne connaissent que la moitié des paroles et que Sae s'est endormie. Stuart nous débarque avec un soupir de soulagement et je peux admirer l'oeuvre érigée à la gloire du saint patron des cas désespérés.
L'hôpital est toujours le même, au fond. J'ai insisté quand j'ai donné mon argent pour sa reconstruction. L'architecture est la même, l'intérieur aussi – seules les installations ont été mises aux normes pour plus de sécurité. Et mon ancienne chambre est toujours libre, avec une guitare accrochée au mur sous un poster des Beatles.
Notre joyeuse équipée fait une arrivée triomphale. Ils sont tous là, tous les cinglés qui ont bercés ma jeunesse, et qui,malgré la maladie, m'ont quelque part mieux soutenu que mes amis normaux. Il y a Dave, toujours aussi séducteur malgré ses cinquante ans tous frais, accoudé à la porte avec nonchalance mais qui se précipite vers moi pour me serrer dans ses bras. George le Yéti (il faut vraiment que j'arrête de l'appeler comme ça, il ressemble pas TANT que ça à un yéti quand même) et la bandes des accros à la télévision, assis sur le canapé comme toujours mais qui me font un signe amical de la main. Mais il y a aussi...

-Surprise !

C'est Francine qui crie comme ça, mais elle a tellement changé que j'ai du mal à la reconnaître. Elle est littéralement rayonnante. Eddie aussi, mais il est plus discret alors je mis plus de temps à remarquer. Je les enlace – je croyais pourtant avoir eu le quota réglementaire de câlins de la journée. Derrière eux, une surprise encore plus grande : Rosalie, la timide Rosalie, toute rentrée dans son petit pull rose, s'est déplacée depuis Hillcrest juste pour moi. Elle me serre la main, ce qui me fait un bien fou – enfin quelqu'un qui me comprend.

- Salut Campbell, fait-elle de sa voix un peu abrupte qu'on connaît si bien. Bon anniversaire.
- Ah, oui, c'est vrai ! réplique un Dave jailli de nulle part. Trente ans ! Putain ! Qu'est-ce que je donnerais pas pour revenir à cette époque, chéri !

Il me donne une claque dans le dos que j'encaisse sans broncher. Ah, c'est pour ça, la petite fête ? J'ai trente ans. Et je me souviens de quand j'en avais vingt. La tête me tourne un peu. C'est parce qu'il y a trop de monde, sûrement... Paula a sorti les confettis et quelqu'un a fait un gâteau. Je souris pour les enfants mais j'ai envie de sortir de la salle à manger de Saint-Jude et de me retrouver seul.

- Je... je sors un peu... j'ai besoin de m'aérer...

Je m'extirpe de tous ces brave gens qui pourtant m'aiment à leur manière. Il ne pleut plus et l'air frais me fait du bien. Je me souviens être sorti comme ça il y a quelques mois, et...

* * *

- Dis papa, c'est vrai ce qu'elle dit Sae, que tu crois à la magie ?

J'éclate de rire à la question toute innocente de ma fille Georgia.

- Oui, c'est vrai. Je crois que la magie existe... Tiens je peux même en faire. Regarde, je fais disparaître ton nez !

Je lui donne un petit coup de doigt sur le bout de son petit nez en trompette si semblable à celui de sa mère. Georgia éclate de rire. Chris se pend à son tour à mon bras et lance :

- Mais alors, est est-ce que tu crois aussi aux fées ?
- Oui, je crois aux fées.
- Et aux sorciers ? Continue Georgia.
- Oui, aussi, je crois aux sorciers aussi.
- Et aux dragons ?
- Oui, Chris, je crois aux dragons.
- Et... et... - ma fille pouffe comme si elle disait une énormité – Est-ce que tu crois aux anges ?

Je pousse un soupir et plonge mon regard dans le ciel. Est-ce que je crois aux anges ? Je ne sais pas. J'espère qu'ils existent, j'espère vraiment, mais est-ce que j'y crois ? Est-ce que ma femme m'attend là-haut ? Est-ce que si je tombe elle sera là pour me rattraper et m'emporter dans les airs avec elle pour me soigner dans le royaume des cieux de ma folie bivalente ? Je caresse les cheveux de ma fille et serre mes jumeaux contre moi.

- Oui, les enfants. Oui, je pense que je crois aux anges.

* * *

Je m'assois sur le bord du balcon et me tourne vers le ciel. Les nuages moutonnent et se saupoudrent de sucre blanc comme les ailes d'un ange. Là haut, quelque part, je sais qu'elle dort et m'attend dans son sommeil éternel. Les larmes me viennent, comme ces stupides retrouvailles aux abords du lycée Saint-Bartholomey, où l'on pensait avoir toute la vie pour rester ensemble. Mais j'aurais dû y penser. J'aurais dû...

- I hate feeling like this
I'm so tired of trying to fight this
I'm asleep and all I dream of

Is waking to you
Tell me that you will listen
Your touch is what I'm missing
And the more I hide I realize I'm slowly losing you

Comatose
I'll never wake up without an overdose of you

I don't wanna live
I don't wanna breathe
'les I feel you next to me
you take the pain I feel
waking up to you never felt so real
I don't wanna sleep
I don't wanna dream
'cause my dreams don't comfort me
The way you make me feel
Waking up to you never felt so real

I hate living without you
Dead wrong to ever doubt you
But my demons lay in waiting
Tempting me away
Oh how I adore you
Oh how I thirst for you
Oh how I need you

Comatose
I'll never wake up without an overdose of you

Breathing life
Waking up
My eyes open up

Comatose
I’ll never wake up without an overdose of you

Oh how I adore you
Waking up to you never felt so real
Oh how I thirst for you
Waking up to you never felt so real
Oh how I adore you, ohhhh
The way you make me feel
Waking up to you never felt so real

Pourquoi ? Pourquoi fallait-il que ce soit comme ça ? Il avait suffit d'une fois... d'une fois pour qu'elle se brise définitivement. Oh, bien sûr, il y avait ce stupide espoir qui nous avait maintenus pendant les neuf mois les plus longs de notre vie – mais aussi les derniers.
Fragilisée. C'est ce que le médecin avait dit. Tout ce qui lui permettait d'aimer, de donner la vie et de recevoir de l'amour, était fragilisé par ce qu'elle avait subi. La raison pour laquelle on s'était rencontrés était celle pour laquelle nous nous avons été irrémédiablement séparés. Je me souviens encore du sang à l'accouchement, qui coule partout comme la mort, et de moi qui tenais sa petite main blanche, les larmes dans les yeux, pareil à ce jour où je l'avais découverte étendue sur le sol de sa chambre, les poignets tailladés avec un morceau de miroir... Kathleen, Kathleen, Kathleen... Répéter ton nom ne te feras pas revenir, mais j'en ai besoin, ne serais-ce que pour survivre...
Je ressors le vieux tube de pilules qui me suit désormais partout et en met une dans ma main tremblante. Je l'avale en regardant l'astre solaire décliner. Elle est là, quelque part, à veiller sur moi tandis que je pleure comme un idiot sur nos joies passées...

- A nos joies passées 
À nos ailes à nos étoiles 
À la vie comme à la mort 
Nous tomberons nous rêverons encore 
À nos coeœurs volés 
À nos flèches en lambeaux 
Nous serions mille 
Nous serions deux 
Le coeœur battant 
Le coeœur glorieux 
Nous trouverons un ciel 
Un ciel sans l'amour de dieu 
À nos secrets à nos trésors 
À la vie comme à la mort 

À nos joies oubliées 
À nos flèches à nos étoiles 
Nous serons mille 
Nous serons deux 
Le coeœur battant 
Le cœoeur glorieux 
D'il était une fois jamais 
D'il était une fois blessé 
Mais nous saignerons encore 
À la vie comme à la mort 

À nos joies passées 
À nos cœoeurs volés 
Nous tomberons 
Nous rêverons encore 
À nos secrets à nos trésors 
Nous trouverons un ciel 
Un ciel sans l'amour de dieu 
À nos paradis sans fin 
À la vie comme à la mort...

Je chante trop, je chante trop, et j'ai laissé ma guitare dans mon ancienne chambre... enfin, la vraie a brûlé avec mon enfance et mes souvenirs. Mais mon tube est presque plein et je reprends deux cachets pour me forcer à tenir. Les nuages font comme des ailes d'anges qui flamboient dans le soleil couchant. Et de ce cocon sort... oh ! Une vision fugace ! Un ange sorti tout droit de mon imagination ! C'est elle... j'en suis sûr que c'est elle ! Elle est là, elle est venue me chercher, elle est descendue du ciel pour me serrer dans ses bras.
Une petite voix à l'intérieur me crie d'arrêter, de penser aux enfants, et que je ne suis pas si malheureux que je veux me le faire croire. Mes mains tremblent de plus en plus et j'ouvre le tube de pilules, ma boîte à rêves personnelle.
Je traîne comme une loque et fait une dernière tentative pour rassembler mes esprits – mais je sens bien au fond que je n'en ai pas envie. Je suis comme Fergus dans ses moments graves, je chute dans la folie et je pars, je pars, je pars... Les hallucinations me font rire aux larmes – le parfait maniaco-dépressif. Quelques pilules de plus glissent au fond de ma gorge entre les spasmes de rire et les pleurs. Le bord du gouffre, le bord de la route de ma vie pleine de virages... Je remonte sur le balcon et contemple le vide... elle est là, elle me tend les mains, et je n'ai qu'une envie : lui sauter dans les bras et m'envoler...
L'ange m'enveloppe de ses ailes blanches. Elle a les yeux couleur ambre et les cheveux noirs comme la nuit. Je pose ma tête sur sa poitrine et la laisse m'agripper avant de sauter dans le vide.

- Mais quand tu m'attendras
Mais comment tu brillera
Dans quelle vie tu m'attendras
Dans quelle vie tu brillera

Il faudrait que je me réveille
Pour oublier ce rêve
Au bord du monde
Au bord du ciel
Arrive un pays au merveilles

Donne moi, donne moi, l'autre fois
Donne moi, donne moi, autre fois
Mais quand tu m'attendras
Mais comment tu brilleras
Dans quelle vie tu m'attendras
Dans quelle vie tu brilleras

Je préviendrai la terre entière
Que c'est toi qui m'a fait
Tu me donneras encore une fois
La dernière lune de toi

Donne moi, donne moi, l'autre fois
Appelle moi, appelle moi, autre foi
Mais quand tu m'attendras
Mais comment tu brilleras
Dans quelle vie tu m'attendras
Dans quelle vie tu brilleras

Au printemps on verra
Au château l'autrement
Quelqu'un qui m'attendra
quelqu'un qui m'aimera

Mais quand tu m'attendras
Mais comment tu brilleras
Dans quelle vie tu m'attendras
Dans quelle vie tu brilleras…...

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Idontwanttogo_01
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MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 04:04    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

SVP, prenez le temps de lire et d'apprécier. C'est une fic magnifique, triste, drôle, colorée et pleine de sincérité. On a l'impression de pénétrer dans l'esprit de Campby. J'ai fermement l'intention de porter un pull coloré demain pour travailler. Ben ouais... j'ai été Campbellisée à grands renforts de mots "Angel-iques".
Merci!
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Angel
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MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 11:18    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

attends une minute, hier j'étais tellement dans le pâté que j'ai oublié la moitié des trucs xD
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MessagePosté le: Mar 1 Mai 2012 - 20:42    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

ayé, j'ai rajouté les disclaimers et un hommage à ma bêta qui m'a relue quand je faisais des fautes bêtas (jeu de mots à deux ronds.com)
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MessagePosté le: Dim 6 Mai 2012 - 12:21    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

Update : j'ai ajouté le lien vers une playlist qui permet d'écouter les chansons utilisées dans la fict, pour que vous puissiez les écouter si certaines vous sont inconnues.
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MessagePosté le: Ven 11 Mai 2012 - 12:05    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

Ça y est, je l'ai lue en entier !! Superbe !! Les quelques extraits que j'avais lu ailleurs ne me suffisaient plus ... C'est très beau, c'est vrai ! Très beau et plein d'un arc-en-ciel d'émotion !! Et ce n'est pas peu dire en parlant de notre
...
Enfin, il y a (st-)just(e) un tout petit détail qui cloche à la fin du 'milieu' ...
Sae dit à Campbell qu'il a gagné £100 millions ... et un peu plus tard, cette somme se transforme en £100 mille

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MessagePosté le: Ven 11 Mai 2012 - 17:24    Sujet du message: Des éléphants roses en patins à roulettes [Terminée] Répondre en citant

Ha... ha ouais. J'avais pas vu xD et pourtant j'ai relu, Idwy a relu, j'ai relu une seconde fois... mais ça arrive, des petites coquilles comssa... Je vais corriger ^^

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